La solidarité chez les Lyéla
 
Notre travail porte sur un ensemble de villages formant une aire culturelle appelée le lyolo, région des Lyéla, qui comprend les villages de Didyr, Tenado, Kwarje et Réo, etc. Le lyolo forme la pointe de la partie septentrionale du gurunsi qui, au Burkina Faso, s'étale sur une région tampon entre les grandes populations du pays que sont les Mossé, les Dagara, les Bwa, les Samo et les Marka[1].
Les lyéla constituent un sous-groupe ethnique qui se rattache à un ensemble de population dite "Gurunsi". Ceux-ci forment une famille linguistique et culturelle qui déborde les frontières du Burkina Faso. Dans le souci de mener à bien notre travail sur la pratique de la solidarité dans ce milieu, nous ferons une approche socio anthropologique de la solidarité chez les Lyéla, d'une part, et d'autre part, nous ébaucherons une analyse critique sur cette solidarité.
 
La solidarité chez les Lyéla, se manifeste un peu partout et en des circonstances diverses et diversifiées. Elle se passe en famille, au village, dans le lyolo (entre les différents villages lyéla) et au-delà du lyolo.
Dans l’ensemble, notons la présence du neco-byi, à l’intérieur de la famille ou dans le lyolo, qui a un rôle de médiateur, dans les événements heureux (mariage) ou malheureux (cas de dispute dans un foyer ou entre village, etc.)  Le neco-byi est le symbole fort de la solidarité, celui par qui plusieurs choses se font sans problèmes. Il suffit qu’il refuse une médiation pour que tout se gâte.
Dans les lignes qui suivent, nous nous attarderons sur la solidarité qui se manifeste dans les relations. Ainsi, nous verrons tour à tour, la manifestation de la solidarité dans les relations parentales, amicales et avec les inconnus.
Parlant du mariage, la solidarité se manifeste premièrement dans l'intervention de la tante. Une fois qu'un jeune homme et une jeune fille se voient et ont en tête un projet de mariage, le jeune se garde de faire une démarche personnelle dans la famille de la fille. Il s'adresse à sa tante et c'est elle qui se rend dans la famille de la fille pour introduire toute démarche.
Une fois la démarche de la tante faite, le jeune homme accompagné solidairement par ses cousins et ses amis se rend dans la famille de la fille pour une visite de courtoisie.
Pour la présentation qui est le mariage-même chez les Lyélà, la solidarité se manifeste quelques jours avant par le loro. Il s'agit d'une invitation du papa du futur marié, lancée à tous les parents à venir boire du dolo chez lui. A cet effet, les hommes mariés de la famille cotisent pour la réussite du mariage. Dans le village de Ninion par exemple, chaque marié qui se présente au dolo de loro doit verser 500fr et les autres jeunes donnent ce qu’ils ont.
Le jour du mariage, tous les hommes mariés de la grande famille sont présents pour accompagner le futur marié dans la belle famille.
Une fois le mariage fait et que l’épouse est chez son mari, la famille du jeune marié doit donner un coup de main dans la culture du champ de leur beau père : c’est un moment où se manifeste grandement la solidarité des parents et amis.
En effet, la culture champêtre est un lieu de manifestation de la solidarité dans la relation parentale.
 
A l'intérieur de la famille, chaque femme et chaque grand enfant, a sa parcelle de champ. Chacun prend soin de son lopin de terre tout en entretenant le champ commun qui est celui du papa. Dans la grande famille on s’organise habituellement pour s’entraider entre familles à cultiver à tour de rôle les champs les uns des autres.
La solidarité lyél se manifeste également dans les moments de peines, et de malheur.
Quand un membre de la famille est malade, les visites des parents deviennent très fréquentes. Chacun, presque, en venant, apporte des potions médicamenteuses de tout genre pour que le malade se relève. Quelquefois ils partent consulter le charlatan pour savoir le pourquoi de la maladie et comment la soigner.
De nos jours on peut noter que tous ceux qui viennent voir un malade chez les lyéla apporte systématiquement de l’argent même si c’est un peu ; peut-être que cela est dû au fait que maintenant les malades sont conduits dans les hôpitaux et que cela demande de l’argent pour honorer les ordonnances ?
Et s'il arrive que malgré tous ces soins le malade vienne à mourir, la solidarité poursuit son cours.
Pendant la mort fraîche, ce sont les cours de la grande famille qui apportent à manger à la famille endeuillée, et ce, pendant au moins trois jours. S'il s'agit d'un père de famille, la femme et les enfants du défunt sont assistés par les nièces et les cousines. La tombe est creusée par les jeunes du village. Parfois, la qualité de cette tombe dépend de la qualité de la vie du défunt. Cela va aussi pour les funérailles.
Les funérailles sont "faites" par le fils aîné. C'est dire que c'est à lui que revient l'organisation des funérailles. Et pour les funérailles, il y a aussi le loro tout comme au mariage.
Le jour des funérailles, les beaux du défunt doivent apporter des présents dont le sel, et un bouc avec lesquels ils font ce qu'on appelle gui liara (monter sur le toit de maison), cela est preuve de bravoure et d'aisance matérielle car à ce moment, ils distribuent l'argent.
La manifestation de la solidarité ne se limite pas au niveau de la famille, elle se manifeste dans d'autres cadres. Ainsi, nous voyons cette manifestation dans les relations amicales.
 
Si l’amitié est ce qu’il y a de précieux dans la vie des hommes en dehors de leurs attachements familiaux et parentaux, elle est dans le milieu lyêl, un lieu important de la manifestation de la solidarité. Il est donc aisé de comprendre, comme le précise le proverbe, qu’ « un bon ami vaut souvent mieux qu’un frère » ? Aussi, trouve-t-on chez les lyéla, une manifestation très appréciable de la solidarité entre amis.
Dans les moments de joie comme de peine, les amis s’entourent d’une certaine attention que même les proches parents n’ont pas.
Le terme ami est rendu en lyélé par ‘‘Dâm-bal’’ ou ‘‘Dân-kan’’, ce qui signifie « l’homme auquel je me colle, la femme à laquelle je me colle ». Ainsi, l’ami chez les lyéla est souvent plus important qu’un frère, on lui confie plus facilement son cœur et ses entreprises et on écoute plus volontiers ses conseils.
Un proverbe lyêl dit bien : « Mieux vaut vendre une tête plutôt que de laisser la honte de mon ami sortir ». Ce qui veut dire qu’en cas de grave problème, le lyêl est capable de vendre un bœuf pour aider son ami ; chose qui ne se fait pas souvent même quand c’est il y a danger de mort dans la famille.
Lors de décès, on dira qu’« un ami ne se rencontre pas avec le visage sec » ce qui veut dire que l’on compatira toujours aux douleurs de son ami. Et l’élan de la solidarité en général envers un ami est très différent des autres. Il semble donc évident que l’ami, le bon ami pour le lyêl, lui permet de manifester grandement sa solidarité.
Dans l’antiquité, le lyêl ne donnait pas sa fille, tout simplement comme beaucoup le pensent, à son bienfaiteur. C’est à son ami qu’il donnait sa fille. Non seulement pour que celui-ci prenne bien soin de sa fille, mais pour l’amitié qui les lie et qui exige beaucoup plus qu’un cadeau ; alors on donne sa chair, on donne la vie à son ami en lui donnant sa fille et on renforce ainsi davantage les liens. 
 
Chez les lyéla, le sens aigu de l’hospitalité traduit bien la solidarité. L’étranger connu ou non est toujours bien accueilli. La première des choses chez les lyéla face à un hôte est de lui offrir de l’eau. Mais on n’offre pas de l’eau plate à l’étranger. Le proverbe dit « Cir butukuru n ji nê wa » (ce qui veut dire littéralement enlever la pioche de son manche pour le plonger dans l’eau) cela signifie délayer du tôt dans l’eau de l’étranger. En plus de cet accueil toujours chaleureux, les lyéla disent que « si l’étranger ne mange pas, même l’enfant dormira à jeûn » tout cela montre bien la place qui est accordée à l’hôte.
Ensuite, les lyéla manifestent beaucoup de solidarité envers les indigents. « Le pauvre, disent les lyéla, ne mangera pas la poussière » : ce qui veut dire que quelle que soit la situation du pauvre, il ne mourra pas de faim tant que les autres ont de quoi manger. Le partage avec les indigents se fait comme par habitude et dans les paroles des parents éducateurs, on ne tarde pas à entendre dire : « La bouche du pauvre mange pour Dieu ». Les enfants ainsi prennent pour obligation morale le fait de venir en aide au plus démuni.
La veuve est bien traitée la plupart du temps. Le proverbe dit à son sujet : « on n’enjambe pas la veuve avant de la charger d’un panier de gerbes de mil » ; autrement dit, on n’aide pas le faible en l’exploitant. Et l’orphelin qui a une histoire identique depuis les temps anciens, c'est-à-dire mal traité dans sa famille, interpelle fortement les lyéla à lui être solidaire. CPZ, chanteur lyêl dit : « L’orphelin a grandi et ses connaissances ont augmenté », tout à fait comme la vielle chanson scolaire Robert. Le nom de bravoure Zân-yil qui est : « betêe da » (père de l’orphelin) n’est donné qu’à celui qui est vraiment solidaire à l’orphelin et aux nécessiteux.
Un autre domaine très remarquable chez les lyéla est leur hospitalité reconnue même en dehors du lyolo. Nous notons particulièrement la présence dans le lyolo des exclus des autres ethnies qui trouvent toujours une terre d’accueil chez les lyéla. Il y en a même qui sont devenus lyéla en restant chez les lyéla. Nous notons par exemple les famille N’do à Zoula, les familles Sandaogo à Ninion, les familles Kaboré et Kinda à Réo, etc, qui ont intégré complètement le lyolo et qui se comptent parmi les lyéla et non de leurs ethnies d’origine.
Chez les lyéla, c’est donc une grande valeur morale que de venir en aide aux plus indigents. Mais quelle analyse pouvons-nous faire de toutes ces situations dans lesquelles se manifeste la solidarité chez les lyéla.
Peut-on vraiment parler de solidarité dans les rapports familiaux ? La pratique de cette solidarité revêt plus le sens de l'obligation. On est obligé d'accomplir son devoir de fils, de papa, maman de tante, etc.
La pratique de cette solidarité couve en profondeur, "la recherche du nom". Cela se voit plus dans le mariage, les funérailles, et même de la culture champêtre.
Tout de même, cela permet de vivre en bonne relation et dans des conditions acceptables, vivables. Cette solidarité gagnerait cependant à se laisser pénétrer par l'Evangile de Jésus Christ qui enseigne la générosité, le vrai Amour.
 
De nos jours comme dans les époques d’antan, l’amour a toujours poussé ceux qui s’aiment à s’entraider, à s’épauler, à s’offrir des cadeaux. Si la solidarité exclut les gestes de générosité intéressés, on sera en droit de douter de la présence de la solidarité dans les relations amicales. Mais si la solidarité s’entend par le bien fait à quelqu’un, l’amitié est le lieu de manifestation de la solidarité. Si on aime quelqu’un, cela ne dit pas d’office qu’on a des obligations d’aide vis-à-vis de cette personne. Mais la nature de l’amitié est telle qu’elle ne peut pas se séparer de la solidarité et c’est souvent elle qui témoigne de la vraie amitié. Mais dans un monde où chacun recherche avant tout son intérêt, l’amitié peut-elle encore être lieu de solidarité effective surtout si elle est saisie et créée pour des fins précises ?
 
Comme nos devanciers l’ont aussi dit, chez les lyéla, on dit : « Tu mouras à la maison, tu mouras en brousse, nul ne le sais ». Ce proverbe dit tout de l’inconscient qui peut pousser à la générosité. D’abord, dans cette pratique de la solidarité, c'est ce que certains appellent "frigo social" : on fait car il se peut que son tour arrive. On se retrouve dans une solidarité selon la règle d’or : je fais à autrui ce que j’aimerais qu’on me fasse. Ou encore par peur d’un avenir incertain ou que l’on ne maîtrise pas, on compte sur Dieu en faisant le bien à toute personne de sorte que lorsque l’on sera dans des problèmes, Dieu suscite quelqu’un pour venir à son aide.
 
Ce bref zoom sur la manifestation de la solidarité chez les lyéla nous a permis d’abord de connaître davantage cette pratique dans le milieu lyêl, de l’apprécier plus ou moins objectivement au vu du monde qui est le nôtre maintenant.
Et après tout cela, nous sommes bien tenter de nous poser quelques questions : la solidarité veut-elle dire vraiment gratuité ? La solidarité peut-elle se passer de l’idée d’attente en retour ? Sans gratuité, la solidarité ne reste-elle pas quand-même de la solidarité ?
A nous tous de trouver la réponse. Nous vous remercions pour votre attention.
 
 


[1] Cf. Blaise Bayili, Religion, droit et pouvoir au Burkina Faso (BF.), Les Lyélà du BF. , éd. Harmattan, Paris, 1998, p.15.
Retour à l'accueil