1ERE PARTIE : GENERALITES

CHAPITRE I- L’AUTHENTICITE DES ECRITS

Dans le contexte de notre exégèse canonique, notre thèse ou hypothèse de départ se résume dans cette phrase : Le quatrième Evangile ainsi que les Epîtres et l’Apocalypse ont pour auteur saint Jean, l’Apôtre.

Les étapes d’illustration de cette thèse ou de vérification de cette hypothèse sont : I) Un essai d’établir la fiche d’identité de Jean, l’Apôtre ;  II) L’examen de la thèse d’authenticité pour voir si elle se  vérifie pour chacun des Ecrits ; III) une synthèse de l’état de la question d’auteur pour l’ensemble des Ecrits johanniques.

 

I-                  Qui est Jean, l’Apôtre ?

 

La date de naissance de saint Jean est difficile, voire  impossible à déterminer avec précision. Il était vraisemblablement le plus jeune du groupe des douze, plus jeune que Jésus lui- même.

Son père Zébédée était pêcheur sur le lac de Tibériade ; comme il avait sous ses ordres et à sa solde une équipe de marins-pêcheurs (cf. Mc 1,20), on en conclut qu’il jouissait  d’une certaine aisance. Cette conclusion concorde avec Jn 18, 15 où il  est dit que l’autre  disciple, on pense à Jean, était en relations avec le grand-prêtre de Jérusalem, relation d’affaires...

Sa mère se nommait Salomé, laquelle n’est pas à identifier avec la sœur de la mère de Jésus (cf Jn 19, 25 : Près de la Croix de Jésus se tenaient sa mère, la sœur de sa mère… ). En rapprochant cette référence de Mc 15, 40 (  Il y avait aussi des femmes qui regardaient à distance, entre autres Marie de Magdala (…) et Salomé… ), certains commentateurs tiennent  à faire de Jacques et de Jean les « frères » du Seigneur (c'est-à-dire ses cousins). Or, Jean lui-même nous dit que même ses frères ne croyaient pas en lui (Jn 7,5), à la différence des Apôtres. Il n’y a d’ailleurs pas un Jean parmi les « frères de Jésus » (cf Mc 6,3//Mt 13,55) !

Jean était galiléen, comme les autres Apôtres sauf Judas, peut-être. A ce propos, A. Plummer fait cette réflexion qui n’est pas sans intérêt : le tempérament de feu qui lui (à Jean) valut, ainsi qu’à son frère Jacques, le nom de « fils du tonnerre » (Mc. 3, 17), s’accorde assez bien avec ce que nous savons du tempérament galiléen, tempérament rude, à la foi et aux coutumes primitives, non énervé par la civilisation. Ignorants des gloses de la tradition, ils gardaient la vieille foi simple en la lettre de la Loi. Aussi peu intéressés par la politique que par la philosophie, ils préféraient l’épée à l’intrigue, et l’industrie à la spéculation (…). A cette race industrieuse, hardie et guerrière, saint Jean appartenait par la naissance et l’habitat, en montrant l’énergie caractéristique et l’horreur de l’indécision et de l’intrigue. C’est pourquoi, lorsque le Baptiste proclama le Royaume du Messie, le jeune pêcheur devint d’un coup un disciple, et marcha fermement de l’avant jusqu’à ce que le but fut atteint. [1] A trois reprises, les synoptiques signalent la manifestation du tempérament bouillant des « fils du tonnerre » (cf Mc 9, 38 ; Lc 9, 54 et Mt 20, 20)

La Galilée, « carrefour des nations » avait naturellement une population mélangée. » H. TROADEC note qu’on y parlait presque autant grec qu’araméen.[2]  « Hébreu, fils d’hébreu », Jean est né et a grandi au sein d’un monde très hellénisé dont son évangile portera l’empreinte.

Il est très probable que le disciple qui, avec André, suivit le premier le Christ, dès que celui-ci eût été désigné par le Précurseur comme l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde (Jn 1, 35 ss.) était Jean, disciple de bonne heure du Baptiste. Après ce premier contact avec Jésus, Jean, à l’appel formel du nouveau maître et compatriote, quittera tout pour devenir, ainsi que son frère et leurs associés, les deux frères, Pierre et André, des « pêcheurs d’hommes » (Mt 4, 18-22 et Lc 5, 1-11).

Notable est l’intimité qui liait Jean à Pierre. Après leur appel, pendant le ministère public de Jésus (cf. Mc 9, 2 ; Lc 22, 8), au moment de la Passion (cf. Jn 18, 15ss), après la résurrection de Jésus (cf. Jn 20, 2ss ; 21, 20-21), enfin après l’Ascension et la Pentecôte (cf. Ac 3 ; 4 ; 8, 14-25), on voit les deux apôtres souvent ensemble.

Le dernier jalon néo-testamentaire de la vie de l’Apôtre est sa présence à Patmos, au moment où il reçoit la vision qu’il décrit dans l’Apocalypse (Ap 1, 9ss.).

Le témoignage concordant de la Tradition (Eusèbe de Césarée, Clément d’Alexandrie, Irénée…) nous assure que Jean a vécu à Ephèse un certain temps. Est-ce dans cette ville qu’il écrivit son évangile ? C’est un point controversé. 

L’apôtre, dont on pensait qu’il ne connaîtrait pas la mort, mourut aux environ de l’an 100, très probablement à Ephèse, après être sorti indemne, à Rome, du supplice de l’huile bouillante. C’est à Tertullien qu’on doit cette information, invérifiable par ailleurs. Mais peu importe.

L’important, pour nous, est de répondre maintenant aux questions permettant de vérifier notre hypothèse quant à l’authenticité des Ecrits attribués à l’Apôtre.

 

II. Notre hypothèse se vérifie-t-elle pour chacun des Ecrits ?

 

II.1 Pour l’évangile

II.1.1 Arguments en faveur de la thèse de l’attribution

 -Témoignages externes

Le constat de l’influence du 4° évangile sur St Justin (vers 150) et le Pasteur d’Hermas (vers 140-145) témoigne d’une utilisation de cet évangile dès la première moitié du 2° siècle. La découverte en Egypte de papyri contenant le texte johannique et datant de cette même période invite à situer la composition de l’évangile dans les dernières années du 1er siècle. Une utilisation si précoce est un indice de l’autorité qu’on reconnaissait au 4° évangile. Rien d’étonnant à cela puisque le texte était reconnu comme étant l’œuvre d’un apôtre que Irénée de Lyon (vers 180), Clément d’Alexandrie (vers 211-216) et Papias (vers 135) identifient sans hésitation avec Jean, le fils de Zébédée.

-Témoignages internes

Le 4° évangile se veut l’œuvre du disciple que Jésus aimait, lequel est présent à la dernière cène où il occupe une place de choix (Jn 13, 23) et au Golgotha où il reçoit pour mère Marie, la mère de Jésus (Jn 19, 26). A la nouvelle du tombeau vide, il y court en compagnie de Pierre (Jn 20, 2s) ; sur le bord du lac de Tibériade, c’est lui qui, le premier, reconnaît le Seigneur (Jn 21, 7) avant de faire l’objet d’une prophétie mystérieuse de la part du ressuscité (Jn 21, 20-23). Sa présence à la Cène, à laquelle, seuls les douze prirent part, signifie que ce disciple est l’un des apôtres. Ses relations étroites avec Pierre font penser qu’il était l’un des trois privilégiés selon le témoignage des synoptiques, à savoir Pierre et les deux fils de Zébédée (cf. 5,17 ; 9,2 ; 14,23 et //). Jacques ayant été martyrisé très tôt (cf. Ac 12,2), il ne reste plus que Jean comme « candidat » à la paternité du 4° évangile. Cette hypothèse trouve un autre appui dans l’étonnant silence de cet évangile sur « les fils de Zébédée ».

 

Par ailleurs, l’auteur du 4° év. est souvent plus précis que les synoptiques ; il est divergent sur certains points, mais se révèle être incontestablement un témoin oculaire, donc vraisemblablement l’un des apôtres. Ce qui précède nous permet de l’identifier à Jean.

Au plan de la langue et du style, le caractère sémitique de l’évangile est si prononcé qu’on a émis l’hypothèse d’un original araméen dont le texte grec ne serait qu’une traduction. L’auteur se révèle être également un fin connaisseur du milieu juif contemporain de Jésus.

Un dernier élément qui mérite attention est le constat des points de ressemblance entre le 4è év. et les documents de Qumran. Il y a une remarquable analogie (mais non identité) de thèmes. Or, on sait que Jean, l’apôtre de Jésus, a d’abord été disciple du Baptiste dont on pense qu’il a connu, voire fréquenté, la communauté de Qumran…

 

II.1.2 Arguments contre la thèse de l’attribution

Dès  l’antiquité, il n’a pas manqué de voix pour s’élever contre l’attribution du 4è év. à Jean, fils de Zébédée : les antimontanistes, le prêtre romain Caïus et les Aloges…A partir du 19è s., ce sera au tour de la critique moderne de formuler des objections contre une telle attribution. Essentiellement, on fait valoir que la qualité théologique et symbolique de l’ouvrage passe la portée d’un pêcheur galiléen, que la christologie est trop développée pour être l’œuvre d’un témoin oculaire de la vie de Jésus, enfin, qu’il y a trop de désaccords avec les Synoptiques.

 

+Date et lieu de composition

Si l’on accepte le témoignage prépondérant de ceux qui reconnaissent l’authenticité johannique du 4° év., il faut affirmer que cet évangile, du moins en son noyau, date d’av. l’an 100, l’apôtre Jean n’ayant pas vécu au-delà de cette période. Quant au lieu de composition, la majorité des critiques retiennent Ephèse de préférence à Antioche de Syrie (Palestine) ou Alexandrie (Egypte).

 

II.2 Pour les épîtres

II.2.1 Arguments contre la thèse de l’attribution

Les différences par rapport au 4° évangile sont notables. Ainsi, on constate dans les épîtres l’absence de certains mots-clés du 4° évangile : sauver/salut ; loi ; gloire ; Esprit Saint ; juger/jugement…Le style est plus monotone avec une rareté évidente d’allusions à l’A.T.  Le retour du Christ apparaît comme une réalité imminente avec l’apparition des antichrists. On s’aperçoit que le titre de paraclet n’est pas attribué à l’Esprit St comme c’est le cas dans l’évangile, mais seulement au Christ (cf 1Jn 2,1)…

 

II.2.2 Arguments en faveur de la thèse de l’attribution

L’authenticité johannique des épîtres est soutenue par le témoignage concordant de la tradition, depuis Polycarpe, en passant par Irénée et le canon de Muratori jusqu’à St Jérôme.

La critique interne est aussi, dans l’ensemble, favorable à la thèse de l’identité d’auteur pour les 3 épîtres et donc aussi pour l’évangile

*Les ressemblances au plan formel sont frappantes (ex : avoir un péché ; faire la vérité ; demeurer en… témoigner de…), de même qu’au point de vue de la théologie. Tous ces écrits ont des phrases entières en commun.

*L’auteur des 3 épîtres jouit de la même autorité apostolique incontestable. La seule objection est que  l’auteur de 2 et 3 Jn se donne le titre d’« Ancien » (presbuteros). Pour cette raison, à la suite de Papias, certains se sont hâtés de les attribuer à un hypothétique « Jean, le presbytre ». Mais ce titre est-il incompatible avec le statut de l’apôtre Jean comme on l’a soutenu ?  En réalité, ce titre milite plutôt en faveur de l’opinion traditionnelle. Assurément les communautés chrétiennes primitives avaient des collèges de presbytres mais jamais l’expression « le presbytre » (avec l’article) n’est usitée à l’origine pour désigner un membre particulier du presbyterium [3]

En conclusion de ce qui vient d’être dit, on peut affirmer avec R. BROWN[4] que, selon toute vraisemblance les trois écrits sont de la même main (bien que 3Jn traite d’un problème différent) ; les trois livres sont issus du même milieu johannique.

+Date et lieu de composition

Tandis que 1 et 2Jn se placent pour la date de composition autour de l’an 100, 3Jn semble devoir être rejetée à une date un peu plus tardive car, comme l’écrit BROWN[5], 3Jn  est le  reflet des efforts accomplis pour régler la situation dépeinte dans ces écrits et encore 3Jn semble pouvoir être reliée au développement pastoral de Jn 21[6].

II.3  Pour l’Apocalypse

L’auteur se nomme lui-même dès le chapitre premier, à trois reprises : aux versets 1, 4 et surtout 9 où il se présente moins succinctement et où il se situe : 

Moi, Jean, votre frère et votre compagnon dans l’épreuve, la royauté et la persévérance en Jésus, je me trouvais dans l’île de Patmos, à cause de la Parole de Dieu et du témoignage de Jésus.

Patmos est une île située à l’ouest de Milet, non loin d’Ephèse où l’on sait que Jean l’évangéliste vécut les dernières années de sa vie.

L’auteur de l’Apocalypse est-il le même que l’auteur du quatrième Evangile ?

 

II.3.1  Arguments contre la thèse de l’attribution

Contre cette identification on objecte :

-les différences de style. Tandis que le grec de l’Evangile est correct, celui de l’Apocalypse contient de nombreuses fautes de grammaire. Par ailleurs, certains termes, communs aux deux textes, ne semblent pas avoir la même connotation. Par exemple « les Juifs » : dans l’Evangile, le terme désigne (péjorativement) les adversaires de Jésus ; dans l’Apocalypse, il a un sens laudatif, honorifique même (cf Ap 3,9). Le mot « Agneau », pour sa part, est traduit par deux termes grecs différents selon qu’on se reporte à l’Evangile (cf Jn 1, 29. 36) ou à l’Apocalypse (29 fois).

-Des thèmes caractéristiques de l’Evangile de Jean sont absents de l’Apocalypse : l’opposition entre la lumière et les ténèbres, l’insistance sur l’amour, la notion de vérité...Même si l’affirmation centrale est la même, à savoir que le Christ est ressuscité et vainqueur du monde, la christologie de l’Evangile de Jean n’en est pas moins sensiblement différente de celle de l’Apocalypse.

- Notable aussi est la différence de « climat », assez paisible dans l’évangile, tragique dans l’apocalypse…

 

II.3.2  Arguments en faveur de la thèse de l’attribution

-Il y a d’abord le témoignage de la Tradition ;

-La différence de terminologie grecque pour le mot « agneau » ne doit pas faire perdre de vue l’identité de l’image dans les deux livres, qui est primordiale : Jésus est l’Agneau de Dieu.

-Le même mot de « verbe » se trouve dans l’Evangile comme dans l’apocalypse pour désigner Jésus Christ (cf Jn. 1,1.14 ; Ap. 19,13). L’un et l’autre insistent pareillement sur le témoignage (cf Jn 1, 7. 8. 15. 32 etc. ; Ap 1, 2 ; 22, 16. 18. 20 etc.).

-Quant à la différence de « climat », il n’est ni déraisonnable ni futile de l’expliquer par la différence des genres littéraires.

 

+Date et lieu de composition

Pour Irénée, l’Apocalypse est à situer « vers la fin du règne de Domitien », c'est-à-dire entre 90 et 96. L’auteur affirme avoir eu ses visions alors qu’il était dans l’île de Patmos  à cause de la Parole de Dieu (Ap 1, 9-10), partageant l’épreuve et l’endurance de ses frères ». Or, on sait qu’une terrible persécution fut déclenchée par Domitien contre les chrétiens qui refusaient de rendre un culte à l’empereur « divinisé ». Ce qui est certain, la rédaction du livre est à situer dans la période qui suit la première persécution des chrétiens à Rome, celle de Néron (vers 65-70).

 

III-     Quel est l’état de la question d’auteur pour l’ensemble des  

          Ecrits johanniques ?

 

Le Quatrième Evangile se veut le témoignage d’un apôtre, désigné comme le disciple que Jésus aimait (21, 20-24). La Tradition l’identifie avec l’apôtre Jean, frère de Jacques et fils de Zébédée. Cet apôtre serait aussi l’auteur des 3 épîtres de Jean ainsi que de l’Apocalypse de Jean. Y a-t-il une raison sérieuse de refuser ce témoignage ? Nous n’en avons pas trouvée. Retenons donc, avec la majorité des spécialistes de notre temps que Jean, l’Apôtre, est bien l’auteur de tous les écrits johanniques, non qu’il les ait tous écrits personnellement et directement, mais qu’il en fût l’inspirateur en tant qu’initiateur et témoin-source de chacune des cinq œuvres.



[1] A. PLUMMER, The Gospel according to St John, 12

[2] H. TROADEC, Le Message de St Jean, 2

[3] Introduction à la Bible II (sous la direction de A. ROBERT et A. FEUILLET), 707

[4] R. BROWN, Que sait-on du nouveau Testament,  443 note 17

[5] Ibid., 447

[6] Une autre manière de raisonner conduit à voir dans 3Jn la première épître en date : le fait qu’on n’y mentionne guère les anti-christs signifierait que cet écrit est antérieur à l’apparition des gnostiques ; 2Jn prévient qu’ils se sont répandus dans le monde (cf  2Jn, 7) et 1Jn affirme qu’ils « sont là » (1Jn 2,18). Nous préférons expliquer le silence de 3Jn quant à l’hérésie christologique par une différence de préoccupation.

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