CHAPITRE II – BUT ET DESTINATAIRES DES ECRITS

      JOHANNIQUES

 

II.1 Préambule : Essai de resituer les textes dans leur contexte historique, culturel et religieux

 

II.1.1 Quelques éléments éclairants de l’histoire contemporaine

-La crise du judaïsme palestinien et l’hostilité de la Synagogue

La destruction de la ville sainte et de son temple survenue en l’an 70 mettait en grave péril la nation et la religion juives. Dans une réaction d’auto-conservation bien compréhensible, le judaïsme officiel de tendance pharisienne adopta une stratégie de repli sur lui-même et entreprit d’éliminer de son sein toute tendance discordante, toute doctrine hétérodoxe. Tel apparaissait le christianisme aux pharisiens, déjà du vivant même de Jésus. Au Concile de Jamnia (An 90), sous l’instigation du grand Rabbin Gamaliel II, les chrétiens furent solennellement excommuniés. Jn 8, 48 ou encore Jn 9, 34-35 ; Ap 2, 9 et 3, 9 sont probablement l’écho de ce divorce violent entre l’Eglise chrétienne et la synagogue.

-La crise du pouvoir impérial romain et l’hostilité du pouvoir civil à l’endroit des chrétiens

Les échanges commerciaux, politiques, culturels et religieux favorisés par l’Empire romain héritier des conquêtes d’Alexandre le Grand entre les différents peuples eut pour conséquence le syncrétisme au plan religieux. Si cet état de choses  favorisait l’unification de l’Empire, c’était à condition de trouver un principe d’unification fort et durable. Sans ce principe d’unification, l’Empire était menacé d’éclatement. Le « ciment », on le trouva dans la divinisation de Rome et de son César. Ainsi naquirent le culte de la déesse Rome et le culte divin de l’Empereur. 

A la différence de ses prédécesseurs, l’empereur Domitien (81-97) imposera ce culte d’une façon rigoureuse à tout l’empire. Les chrétiens se retrouveront rapidement dans le collimateur du pouvoir civil car ils ne pouvaient reconnaître à un homme, fut-il l’Empereur de Rome, les honneurs dus au seul Seigneur, Jésus Christ. Entre le culte impérial et le culte chrétien aucun compromis n’était possible. Une lutte sans merci allait donc s’engager entre la Bête (cf Ap 13) et l’Agneau            (cf Ap 14).

 -Une période de crise interne des communautés chrétiennes d’Asie Mineure

Face à l’hostilité du pouvoir civil ainsi qu’à celle croissante des juifs, l’Eglise se présentait avec des forces spirituelles diminuées. En effet, la ferveur des premiers temps s’était attiédie (Ap 2, 4 ; 3, 2-3 ; 15-16). Le syncrétisme avait commencé de gagner l’Eglise elle-même (Ap 2, 14). Signe de  faiblesse et d’incertitude plus grave encore, des faux-prophètes avaient surgi à l’intérieur même des communautés chrétiennes (cf Ap 2, 20). L’Eglise se trouvait donc confrontée aussi à la menace de désagrégation intérieure due au syncrétisme et au gnosticisme naissant.

L’évangile et les épîtres comme l’Apocalypse se ressentent des conséquences de toutes ces  crises.

 

II.1.2 A la recherche de l’arrière-fond culturel et religieux des E.J.

II.1.2.1 Influences gnostiques

La gnose, répandue dans le bassin méditerranéen, particulièrement dans les milieux juifs, est un système très cohérent, basé sur des options dualistes (le dieu du mal contre le dieu du bien). Entre Dieu et les hommes existent des intermédiaires d’où est issu le monde matériel, réalité profondément mauvaise. Le salut est donné par un révélateur venu de dieu pour communiquer la connaissance à un petit nombre…Il se présente comme une révélation cachée, accessible aux seuls gnostiques, c’est-à-dire ceux qui ont accédé à la connaissance[1]

L’auteur de l’évangile de Jean pourrait avoir eu des contacts avec des courants gnostiques dont les thèmes favoris sont : lumière et ténèbre ; vie et mort ; le bien et le mal ; la recherche de la connaissance…Certains de ces thèmes se retrouvent en effet, dans l’évangile johannique[2]. Cependant, à la différence des écrits gnostiques, l’évangile de Jean, tout comme les épîtres, met en scène un Jésus dont l’humanité, la vie, ne sont pas des apparences, mais des réalités.

 

 

 

 

II.1.2.2  Influences hellénistiques et judaïques

Des exégètes ont cherché longtemps du côté des philosophies grecques platoniciennes, des écrits de Philon et aussi des mythologies orientales, la source d’inspiration des thèmes johanniques, en particulier les développements autour du Logos dans l’évangile, et certaines images du livre de l’Apocalypse.

S’il est indéniable que la pensée johannique est marquée par l’hellénisme, il s’est avéré que le logos johannique est très différent du logos philosophique. Dans le cas de l’évangile de Jean, le Logos est une Personne, tandis que dans la philosophie grecque, il est une idée.

Il est de plus en plus clair que l’arrière-fond culturel et religieux des écrits johanniques se trouve davantage dans le judaïsme vétéro-testamentaire et dans le judaïsme palestinien qui entoure l’ère chrétienne : les réalités de l’A.T. et de la période intertestamentaire constituent la toile de fond de la révélation contenue dans l’évangile comme dans l’Apocalypse de Jean, et cela quelle que soit la thématique en cause. On verra, en son temps comment l’Apocalypse de Jean utilise abondamment mais avec finesse les thèmes et les images dont s’étaient servis les prophètes et les apocalypticiens antérieurs pour délivrer leur propre message.

 

II.2- Le double but des E.J.

II.2.1 L’intention catéchétique et parénétique

Pour l’évangile, l’auteur annonce son intention en 20, 30-31 : il n’entend pas écrire une biographie de Jésus (comme c’est la visée des synoptiques) mais présenter des « signes » tirés sur le volet afin de nourrir et développer la foi de ses lecteurs ( afin que vous croyiez). C’est là un but catéchétique et pastoral. Catéchèse « mystagogique », cependant, car il s’agit moins de convertir que de confirmer dans la foi !  Les destinataires de l’évangile de Jean ont déjà la foi, mais il veut que cette foi soit pour eux une nourriture, une vie : qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. L’objet de cette foi  est double :

1) Croire que Jésus est le Messie, d’abord. Une telle foi est en opposition avec l’incrédulité du « monde » (« Il vint chez lui, et les siens ne le reçurent pas » Jn. 1, 11), mais aussi en relation avec la foi des disciples (« Nous avons trouvé le Messie » 1, 41). Barrett fait remarquer, à juste titre : Le messianisme en général tient une place éminente dans cet évangile : le Baptiste proclame que ce n’est pas lui le Messie (1, 20 ; 3, 28) ; les autorités juives (7, 52), le peuple, (7, 25-31 ; 7,40-43 ; 12, 34) et les Samaritains (4, 29 ss.) discutent messianisme ; les premiers disciples confessent la messianité de Jésus (1, 41 ; cf 4, 29) ;  tout cela malgré la menace d’excommunication (9, 22.41 ; 16, 2 ;  cf 4, 29).

2) Croire que Jésus est le Fils de Dieu, ensuite. Dès le Prologue, Jésus Christ est présenté comme étant le Logos, la Parole Eternelle du Père, par laquelle tout a été fait. Ce point plus encore que la messianité, est mis en relief dans le 4è évangile. C’est, écrit TROADEC, ce qui contribue le plus à lui donner sa profondeur spirituelle : il introduit au mystère même du Fils de Dieu.  

 

II.2.2 L’objectif « polémique » ou « apologétique »

Les écrits johanniques ont manifestement  une visée apologétique : ils cherchent à préserver, voire défendre la foi des destinataires contre un certain nombre de périls, tendances nuisibles, assez facilement repérables :

-les prétentions « hégémoniques » des « courants baptistes », d’où une volonté de situer Jean-Baptiste à sa vraie place : une voix, mais pas la lumière…

-l’hérésie des courants gnostiques, d’où l’insistance sur le réalisme de l’incarnation…et l’affirmation que les fidèles ont tous la connaissance…

-les affirmations troublantes des « judaïsants », d’où l’accent mis sur l’accomplissement et le dépassement de la loi en Jésus…

-les relents d’un certain « racisme spirituel », un exclusivisme contraire à l’universalisme de la foi chrétienne, d’où, dans l’évangile, un intérêt et une sympathie manifeste pour les « marginaux » : samaritains, certaines villes, les « analphabètes »…

-le culte idolâtrique de Rome et des empereurs et, à l’occasion certaines tendances trop accommodatrices, voire compromettantes…

-la contestation de l’autorité établie et les « querelles de clocher » dans les Eglises, attitudes fautrices de xénophobie, de divisions et de haines fratricides…d’où l’insistance sur l’amour fraternel, l’unité, l’hospitalité…

 

 

 

 

 

 

II.3 - Les destinataires

Ils sont  variés, les auditeurs et lecteurs auxquels s’adressent, en premier lieu, non seulement l’évangile, mais aussi les épîtres et l’Apocalypse de Jean. D’où la multiplicité des problèmes que ces écrits entendent résoudre. Avec A. MARCHADOUR[3], disons que le destinataire premier, le croyant de la communauté johannique « est un homme tiraillé qui a dû affronter plusieurs remises en cause à travers les crises d’identité que son Eglise a connues. » C’est un homme qui a besoin d’être encouragé, réconforté, affermi dans sa foi. La communauté johannique a, en effet, passé par des tribulations, des épreuves de la foi et il fallait que ces épreuves la fasse mûrir, en resserrant toujours plus les liens d’unité de ses membres autour du Christ, jusqu’à parvenir à la confession de la Haute christologie dont les écrits johanniques témoignent.

 



[1] A. MARCHADOUR, L’Evangile de Jean. Commentaire pastoral, 19

[2] Il est remarquable que les apôtres Thomas et Philippe, connus dans l’évangile de Jean comme des « chercheurs de toujours plus de clarté » se trouvent  chacun auteur d’un « évangile »…gnostique !

[3] Ibid., 23

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