CHAPITRE III– CARACTERISTIQUES GENERALES DES ECRITS

       JOHANNIQUES 

 

 III.1 A quels types de textes avons-nous affaire ?

Les Ecrits johanniques nous mettent en face d’une grande variété de textes, allant des textes purement narratifs (récits, courriers…) comme on en trouve dans l’évangile et les épîtres, aux textes de prière  (hymnes, invocations…) en passant par des textes prophétiques (oracles, prédictions…) et des textes proprement apocalyptiques (visions, accumulation de symboles et d’images…) comme le livre de l’Apocalypse en contient.

 

III.2  Les genres littéraires en présence

III.2.1 Genres « majeurs »

-Evangile

La définition la plus simple que l’on puisse donner du genre évangile pourrait être : une mémoire de Jésus écrite sur le fond du kérygme primitif de l’Eglise. Encore faut-il ajouter et préciser que, pour chaque évangile, la sélection des éléments qui furent conservés parmi ceux que la tradition rapportait sur Jésus s’opéra en fonction de leur pertinence pour les problèmes que vivaient les chrétiens d’alors[1]. Dans tous les cas, le critère d’authenticité relativement aux lois du genre est la valeur du témoignage, laquelle tient à son caractère direct et immédiat ; en ce sens, l’évangile de Jean, dans la mesure où ce Jean est l’apôtre de Jésus, le fils de Zébédée et le frère de Jacques, est plus fiable, « plus authentique » que les évangiles synoptiques[2]. La question décisive demeure celle-ci : rencontre-t-on vraiment Jésus-Christ à travers ce texte ?

 

-Lettre/Epître (cf. cours sur les Ecrits de St Paul : la LRO)

 

 

-Apocalypse 

L’Apocalypse johannique se situe entre le prophétisme et l’apocalyptique juive. Il peut être éclairant de comparer sur certains points fondamentaux l’Apocalypse de Jean avec le prophétisme d’une part et les apocalypses juives d’autre part[3].

 

A. AU NOM DE QUI PARLE-T-ON?

Alors que le prophète parle sous son vrai nom , l’auteur d’apocalypse se sert habituellement du procédé de « pseudonymie », plaçant son ouvrage sous le patronage d’un nom illustre du passé (Adam, Enoch, Abraham, Moïse...) L’apocalypse de Jean, elle, est signée. L’auteur, Jean, se présente comme témoin du Christ vivant à l’ordre de qui il écrit ses visions dont le message n’est pas tant le dévoilement d’un plan divin éternel que la manifestation du Christ qui vient dans l’histoire des hommes.

 

B. POUR  DES  INITIES ?

Les destinataires du message du prophète sont les membres du peuple de Dieu tout entier, sans exception. Au contraire, les secrets que divulgue l’auteur d’apocalypse sont réservés à des initiés. D’où le caractère ésotérique du discours  qui utilise un symbolisme extraordinairement développé. Jean, à première vue, agit de même. Il se sert d’images fantastiques pour transmettre son message. Mais ce sont des images pour la plupart faciles à décrypter pour qui connaît les Ecritures du premier Testament dont le voyant de Patmos s’inspire abondamment.

 

C. UNE  ESPERANCE POUR CE MONDE ?

La prédication du prophète, bien que souvent dur de ton eu égard aux nécessités du moment, reste pétri d’optimisme. Il entretient l’espoir qu’un petit « reste » se convertira et présente volontiers les malheurs qui frappent le peuple comme un châtiment médicinal de Dieu pour amener au repentir. A l’opposé, les apocalypses sont fondamentalement pessimistes. « Le monde » prend pour elles un sens négatif : il est tout entier sous la coupe de Satan, le « prince de ce monde » ; le mal domine par l’intermédiaire des païens, les fidèles sont persécutés. On ne peut donc attendre qu’une chose : que Dieu crée un monde nouveau, des cieux nouveaux et une terre nouvelle.  Une telle présentation des choses peut entraîner, sinon le découragement, du moins un attentisme chez les hommes qui peuvent dès lors rester passifs, se contentant de prières désengagées, laissant à Dieu la responsabilité et la tâche de tout faire pour qu’advienne son règne. L’apocalypse de Jean semble présenter un scénario identique. Mais parce ses visions sont toutes centrées sur le Christ, l’Agneau déjà vainqueur, son message est fondamentalement optimiste  et se veut un appel à la persévérance ; Dieu est déjà vainqueur et par là même nous pousse, comme le faisaient les prophètes, à nous engager dans le monde : si la fin des temps est déjà arrivée dans l’évènement du mystère pascal, il ne s’agit plus de se croiser les bras, mais bien plutôt de retrousser ses manches afin que ce que Jésus a accompli une fois pour toutes, devienne chaque jour plus vrai dans notre histoire.

Tous les cataclysmes que décrit le livre ainsi que la persécution et la mort dont sont victimes les justes acquièrent un autre sens à la lumière de cette espérance. Dieu est à l’œuvre pour détruire tout obstacle à son règne, il fraye aux siens un passage vers la vie à travers les ténèbres de leur existence douloureuse. Le croyant est invité à coopérer activement à l’œuvre de Dieu ; il ne faut donc ni baisser les bras, ni les croiser.

 

D. LE SENS DE L’HISTOIRE

Pour les prophètes le plan de Dieu sur le monde n’a rien d’un arrêté inflexible. La possibilité et même l’espoir d’une conversion chez les hommes supposent du côté de Dieu la disposition à « revenir sur sa décision » de punir. L’histoire se définit comme un dialogue entre Dieu et ses créatures, une histoire tendue vers un but, mais jalonnée par des alliances, des chutes et des fidélités nouvelles (Prigent).

Tout à l’inverse, les apocalypses véhiculent une conception déterministe de l’histoire, telle que tout hasard et toute liberté sont supprimés pour tous les acteurs du drame dont Dieu a fixé le scénario, une fois pour toutes.

Comme les prophètes dont il se rapproche davantage, Jean exhorte et menace, mais toujours dans le souci et donc l’espoir de provoquer une conversion. Pour lui aussi Dieu est en dialogue avec les hommes et la marche de l’histoire n’a rien de l’inexorable exécution d’un plan éternel (Prigent), elle tient compte de la liberté des protagonistes.

On voit donc que si l’œuvre de Jean est une « apocalypse », s’inscrivant dans un genre littéraire bien connu, elle en diffère aussi profondément pour s’apparenter au message des prophètes. Le seul titre que Jean se donne n’est-il pas celui de « prophète » ? C’est que, entre les apocalypses juives et la sienne, il y a eu un évènement qui a tout changé : la mort et la résurrection de Jésus. La fin des temps, le jour de la victoire de Dieu, sont derrière nous. Certes, tout encore est à faire, et en nous invitant à communier à ce mystère pascal, Jean nous exhorte à travailler, à nous engager pour faire réussir l’œuvre du Christ ; car ce qu’il a accompli ne fait qu’exaspérer notre attente de sa venue définitive. L’Esprit et l’Epouse disent : « Viens, Seigneur Jésus ! » Mais nous pouvons nous engager avec une espérance indéfectible puisque déjà tout est fait en Jésus Christ[4].

 

III.2.2 Genres « mineurs »

-Le Discours : procédé littéraire par le biais duquel  l’auteur communique à ses lecteurs ce qui est en fait son interprétation de la situation ou des événements relatés[5]. Les discours johanniques présentent diverses caractéristiques :

1) Chacun d’eux traite un thème déterminé. Concrètement, une idée directrice est d’abord énoncée, qui est ensuite reprise et envisagée sous ses divers aspects (cf. Jn 5 ; Jn 6 ; Jn 10)

2) Généralement chaque discours est lié à un fait (récits de miracles notamment). Ce sont comme des « commentaires » des actions posées.

3) Les discours comprennent souvent des dialogues (Jésus  répond à des questions ou objections des auditeurs).

4) Dans le Quatrième évangile, les discours ont souvent un caractère abstrait, monotone, savant et presque métaphysique. Cependant, ça n’est jamais spéculation « éthérée » mais méditation du mystère de l’incarnation dans un langage qui relève du « discours de révélation ».

-Le Récit

 *historique (factuel ou événementiel), il se présente comme un discours énonçant des faits articulés entre eux par succession dans le temps (ordre chronologique) et par lien de causalité (ordre logique ou de configuration).

* Il peut être aussi allégorique ou parabolique : la parabole est essentiellement une comparaison développée sous forme d’histoire. Elle ne veut pas d’abord enseigner, mais faire réfléchir les auditeurs sur leur comportement, leur faire porter un jugement sur eux-mêmes les amenant à changer ce comportement. [6] Les détails n’ont pas beaucoup d’importance ; ils ne servent qu’à rendre l’histoire vraisemblable. On peut donc ramener toute parabole à cette présentation simplifiée : De même que...de même… L’allégorie elle, vise l’enseignement. Ici les détails sont importants, car correspondant à des réalités précises. En fait Jn n’a pas de paraboles, mais seulement des allégories.

-La Vision oraculaire : l’auteur de l’Apocalypse est un visionnaire : il a pénétré dans le secret de Dieu et contemplé  dans « le ciel entrouvert », des réalités normalement inaccessibles . Aussi, son message est-il transmis sous forme d’une description et d’une interprétation de ce qui a été entrevu, de sorte que l’image prend le pas sur le discours.

- Le symbolisme est un effet de sens par lequel un motif de l’histoire racontée est porteur d’une signification plus large, sans que celle-ci soit explicitée par le récit.

 

III.3 - Les figures de style qu’on rencontre[7]

-L’inclusion[8] sémitique ou  retour à la fin d’une péricope des mots qui l’ont ouverte ;

-Le discours polysémique ou ambivalent, imprécision volontaire ou non, engendrant une ambiguïté à cause de la pluralité des significations attribuables au terme ou à l’expression employée ;

-L’ironie : mode de discours par lequel le narrateur s’emploie à suggérer un sens inverse à celui qu’il prête aux personnages de l’histoire racontée. L’ironie peut subvertir le sens d’un discours (ironie verbale) ou d’une situation (ironie dramatique ou situationnelle) ;

-La glose (explicative) ou parenthèse littéraire est un commentaire du narrateur expliquant ou qualifiant un aspect ou une action de l’histoire racontée.

-L’emboîtement : la fin d’une série d’événements annonce une autre (cf Ap 6ss avec les différents septénaires de la seconde partie du livre).

-l’art de la transition par mots-crochets : le verset suivant reprend un mot du précédent (Jn 1, 1ss ; 3, 17-19 ; 3, 32-36…)

-Le parallélisme peut être synonymique, antithétique ou synthétique[9]… (cf. Prologue de l’évangile)

-La finale positive : D’après X. LEON-DUFOUR,  une loi de l’écriture johannique, c’est que les récits finissent bien, c’est-à-dire s’achèvent sur un donné positif.[10] Pour cette raison la péricope qui commence en Jn 13,1 ne peut finir en 13,30 mais 13,33 !



[1] R. E. BROWN, Que sait-on du Nouveau Testament ?, 43

[2] Encore une fois, non que l’apôtre soit l’auteur-rédacteur du texte qui lui est attribué (cette thèse est écartée par la majorité des spécialistes), mais qu’il constitue un témoin oculaire et auriculaire de ce qui est rapporté, donc une source sûre (cf 1Jn 1, 1-4).

[3] CE 11, pp. 7-10

[4] CE 11, p. 10

[5] C. L’EPLATTENIER, Les Actes des Apôtres, 38

[6] E. CHARPENTIER , Pour lire le Nouveau Testament, 89

[7] Ces figures peuvent avoir un double effet : 1) ponctuel pour éclairer le contexte immédiat ; 2) durable quand elles deviennent des critères structurants pour de plus grands ensembles textuels.

[8] L’inclusion ne concerne bien sûr pas seulement un mot ou une phrase ; elle peut concerner tout un champ sémantique. Par ex., remarque X. LEON-DUFOUR, (voir Lecture de l’Evangile selon Jean T.I, 24), le champ sémantique de la « gloire » forme une inclusion permettant de relier le Prologue (cf. Jn 1,14)  à l’épisode des noces de Cana  (2,11).

[9]  Voir pour d’amples explications L. BOUYER, Le quatrième évangile, 22-23

[10] X. LEON-DUFOUR, Lecture de l’Evangile selon Jean T.I, 24-25

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