CHAPITRE IV –  HISTOIRE DE LA REDACTION

 

 IV.1 La question de l’unité et des sources

1- Pour le Quatrième évangile

A) Les difficultés

Nous rencontrons dans l’évangile de Jean des différences de style (par exemple entre le Prologue théologique : 1, 1-18, l’Epilogue : 21, 1ss et le reste du texte), des problèmes logiques dus à un désordre apparent (par exemple l’ordre de Jn 4, 5 et 6 fait problème pour la cohérence géographique ; l’ordre suivant serait plus satisfaisant : 4, 6 et 5) ; des répétitions insolites (par exemple Jn 3, 31-36 semble répéter Jn 3, 7.11-13.15-18 et Jn 16, 4-33 reprend Jn 14 ; de même Jn 6, 51-58 réitère Jn 6, 35-51) ; des incohérences (l’existence de Jn 15−17 après Jn 14, 31) ; des contradictions (par exemple entre Jn 3, 22 et 4, 2 ; 12, 36 et 12,44 ; 13, 36 et 14, 5 ou 16, 5) ; de fausses conclusions (Jn 10, 40-42 semble conclure la première partie de l’évangile en inclusion avec Jn 1, 28 alors que la partie ne s’achèvera vraiment qu’en Jn 12 ; de même Jn 20, 30-31 apparaît comme la conclusion de l’ensemble de l’ouvrage qui ne s’achève en réalité qu’après un autre long chapitre)…

 

B) Les solutions

La solution à ces problèmes se trouve sans dans la reconnaissance en amont du texte d’une diversité de sources et d’éditions, donc de rédacteurs.

 

1- La théorie des sources diverses

On peut distinguer trois sources possibles :

-La source des signes, formée de miracles de l’évangile et qui constitue la première partie de l’ouvrage.

-Les discours de révélation d’inspiration gnostique que l’auteur a placés sur les lèvres de Jésus.

-Les récits de la passion et de la résurrection qui constituent des parallèles aux récits des synoptiques.

Un rédacteur final aurait mis de l’ordre dans ces matériaux divers non sans imprimer sa marque personnelle à l’ensemble par l’ajout de notes sacramentelles (cf Jn 3 ; 5 ; 6, 51-58 ; 19, 34b-35) et par des références aux réalités et fins dernières qui nuancent l’eschatologie (réalisée) présente (cf Jn 5, 28-29 ; 12, 48).

La théorie des sources est géniale mais elle laisse inexpliqué un fait, à savoir la présence dans toutes les trois sources de ce qu’on peut appeler les « marques littéraires johanniques ». Cela fait qu’on a aussi l’impression que tout se tient dans l’évangile de Jean. Une autre théorie, qui tend à s’imposer parmi les exégètes, est celle des éditions successives. Elle permettrait de mieux rendre compte des difficultés soulevées.

 

2- La théorie des éditions multiples

Cette théorie imagine que le travail rédactionnel du 4° évangile a eu 5 phases.

-Etape 1 : un matériau évangélique

A la base de l’évangile de Jean, on peut imaginer des données traditionnelles parallèles à la tradition synoptique, même si cette tradition « de Jean » garde une certaine indépendance. A ce premier stade (oral), il faut parler des dires et des faits de Jésus (Paroles et Actes) peut-être en deux sources séparées…

-Etape 2 : La marque johannique

Sous l’influence d’une personnalité forte et autorisée (en l’occurrence l’apôtre Jean), le premier matériau évangélique est mis par écrit dans ses grandes lignes. Le texte garde cependant des traces de l’oralité repérables dans des phénomènes stylistiques et rhétoriques particuliers comme les répétitions, les mots-crochet, les inclusions…La rédaction à cette étape n’a pas pu prendre en compte tout le matériau qui circulait sur la vie et le ministère de Jésus.

-Etape 3 : première édition de l’évangile

Une rédaction plus rigoureuse s’est faite sous la forme d’un évangile structuré (avec les étapes essentielles de la vie de Jésus : prédication en Judée et en Galilée, procès et passion-mort-résurrection à Jérusalem). Ce travail est l’œuvre d’un rédacteur anonyme, membre du groupe de disciples de Jean qu’on peut appeler « l’école johannique ». A cette étape non plus la relation n’a pu être exhaustive quant au contenu du matériau traditionnel.

 

 

 

 

-Etape 4 : deuxième édition de l’évangile

R. BROWN[1] imagine une deuxième édition de l’évangile avec pour objectif de répondre à des besoins nouveaux de la communauté johannique : questions des rapports avec les disciples de Jean-Baptiste ; des juifs chrétiens exclus de la synagogue ; des divisions internes au sein de la communauté…

-Etape 5 : rédaction finale

Un membre éminent de l’école johannique est considéré comme responsable de l’édition finale qui nous est parvenue. Ce rédacteur final a introduit dans le texte des éléments du matériau traditionnel que n’avait pas retenus la toute première édition (étape 2). Les chapitres 11-12 et 15-17 ainsi que 21 auraient été intégrés seulement alors. C’est au rédacteur final qu’on attribue les ruptures de style, les maladresses, les doublets et aussi le prologue théologique

En conclusion, il faut reconnaître que l’évangile de Jean est né dans une culture bien différente de celle déterminée par la logique « rationnelle ». Ayant subi les influences de nombreux auteurs, et ayant été façonné en plusieurs étapes, il est le fruit d’une longue histoire, marquée par des répétitions et parfois même des contradictions liées aux différentes marques laissées par les auteurs. Mais le travail n’a pas été fait sans souci littéraire et narratif. En réalité, l’évangile actuel porte essentiellement la marque d’un rédacteur final, le représentant de l’école johannique. Il a mis au point une œuvre littéraire puissante, construite, comme tout évangile chrétien, autour de la figure centrale de Jésus, Messie, Fils de Dieu, Sauveur du monde.

 

 2- Pour l’Apocalypse

A) Les difficultés

Des désordres apparents et des obscurités tenaces ont été relevés par de nombreux critiques dans le texte actuel de l’Apocalypse. Cela explique pourquoi certains n’y voient qu’une compilation informe de sources disparates sans aucune unité de composition. Selon Charles, on ne peut comprendre ce livre qu’en identifiant du moins les principales sources de matériaux utilisés. Il en distingue deux :

-les sources juives ou judéo-chrétiennes d’où proviendraient 1) Ap 7, 1-8 (datable d’avant l’an 70 année de la destruction du Temple) ; Ap 11, 1-13 (référence est faite aux zélotes et le texte suppose Jérusalem non détruite) ; 12, 7-12 et 17−18 ; 2) les lettres aux Eglises incorporées plus tard.

-les sources païennes d’où proviendrait Ap 12, 1-6.13-17 (ce texte a une forme mythique et il n’y a aucune référence à la mort-résurrection du Christ).

Il faudrait ensuite toujours selon Charles, rétablir l’ordre du texte brouillé par un éditeur maladroit. Ce dernier aurait malencontreusement ajouté les vv. 7-12 au chapitre 8 (qui n’avait initialement que trois malheurs) afin d’avoir un septénaire ; pour exclure de la suite de l’Agneau les gens mariés et les femmes, le même éditeur aurait introduit les VV. 3-4 du chapitre 14…

Marie-Emile BOISMARD, pour sa part, admet l’unité de composition de l’Apocalypse, mais seulement dans l’hypothèse de rédactions successives. Le texte présente en effet des incohérences dénotant les défauts d’une combinaison de deux écrits distincts. Les indices en sont nombreux :

-les doublets : Ap 7, 2-8//14, 1-5 ; 13, 1-8//17, 3. 8 (la bête à 7 têtes et 10 cornes) ; 21, 1-8//21, 9−22, 5 (la Jérusalem idéale) ; 14, 8//18, 2-3 (chute de Babylone)…

-les parallélismes entre Ap 8−9 (septénaire des trompettes) et Ap 16 (septénaire des coupes)

-l’interprétation divergente des mêmes faits : la Bête en Ap 13 = l’Empire romain ; en Ap 17, elle représente un des empereurs de Rome.

BOISMARD arrive en fin de compte à la conclusion que le texte actuel de l’Apocalypse est le résultat de la fusion de deux apocalypses dont l’une couvre les chapitres 4 à 11 et l’autre les chapitres 12 à 20. Le septénaire des lettres, lui aussi, aurait eu une existence indépendante. Le rédacteur final, afin de donner la forme d’une lettre à l’ensemble, aurait créé les parties introductives et conclusives.

 

B) Unité de composition de l’Apocalypse

Nous pouvons, pour notre part, emprunter les mots de la fin à A. FEUILLET qui note que dans leur ensemble, les exégètes modernes sont de moins en moins favorables aux hypothèses hasardeuses, qui font de l’Apocalypse une compilation informe de sources diverses : l’unité d’inspiration et de style s’y oppose. Ils demeurent pareillement sceptiques en face des hypothèses, souvent contradictoires, qui s’autorisent du désordre apparent ou des obscurités du texte pour opérer des suppressions ou des transpositions[2]. Il suffit de tenir compte, dans l’explication du livre, de ce fait indéniable : l’auteur de l’Apocalypse a eu recours à des sources diverses et à au moins deux genres littéraires (épistolaire et apocalyptique) pour composer un texte qui, dans son état actuel, est une œuvre chrétienne unique, bien intégrée.

 

IV.2 Unité et cohésion des E.J ou l’œuvre de « l’école johannique »

Au regard de l’indéniable diversité des styles et des matériaux littéraires qui caractérise le 4° évangile, les 3 épîtres de Jean et le livre de l’Apocalypse, et en prenant également en compte les liens thématiques, une certaine communauté de théologie et d’expressions typiques et enfin l’unité d’inspiration de l’ensemble, on est fondé à affirmer que les producteurs de cette littérature variée sont de la même veine, issus d’un même milieu spirituel, membres d’une même grande communauté de foi et de vie, fondé par le « disciple bien-aimé » qui se donne pour auteur de l’évangile de Jean, ce disciple que, pour notre part, nous avons identifié avec l’apôtre Jean. Dès lors, comme le soutient R. BROWN, on peut approuver la thèse d’une « école johannique » où plusieurs disciples emploieraient à la fois un style et un matériel traditionnel dans cette communauté –traditionnels parce qu’en tout ou en partie façonnés par le disciple bien-aimé[3]. On peut donc considérer cette « école johannique » comme l’entité responsable en dernier ressort de ce que nous appelons les Ecrits Johanniques.



[1] R.E. BROWN, Que sait-on du Nouveau Testament ?, 405-406

[2] A. FEUILLET, L’Apocalypse. L’état de la question, 26

[3] R. E. BROWN, Que sait-on du Nouveau Testament ?, 412

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