B- Les œuvres : 5,1— 12,36

 

Pour la structuration de cette section, nous nous laissons guider par les fêtes qui jalonnent la narration (5,  1 ;  6,  4 ;  7,  2 ;  10,  22 ; 11,55) et qui sont pour Jésus autant de lieux d’instauration du culte nouveau à travers un renouvellement-accomplissement de la signification de ces fêtes juives. La division envisagée est renforcée par le retour d’une expression-clé: « Après cela » /  « En ce temps-là » (5, 1 ; 6, 1 ; 7, 1 ; 10,22).

Ces points de repère vont nous permettre de discerner le plan suivant qui divise la section des œuvres en deux sous-sections :

 

I- Restauration du culte sur la base de la foi : les Fêtes (5 —10)

 

I.1 La fête de la Pâque : Jésus renouvelle en la spiritualisant la merveille de l’Exode (5-6)

 

Tous les grands thèmes de la Pâque et de l’exode se retrouvent dans les récits contenus dans ces deux chapitres.

 

I.1.1 La Pâque du paralytique (5,1-47)

-Le miracle : Guérison  du paralytique à la piscine de Béthzatha  (vv.1-15)

L’attention du lecteur est d’abord attirée par la misère de la multitude des malades, ce qui n’est pas sans rappeler la dure servitude des Hébreux en Egypte. Jésus voit cette misère et il connaît la situation du paralytique, exactement comme Dieu avait vu et connu la détresse du peuple esclave de Pharaon. Il n’y a pas jusqu’à l’évocation de l’ange qui descend pour agiter l’eau et procurer la guérison qui ne rappelle les circonstances de la première Pâque, le passage de l’ange, exterminateur pour les Egyptiens, mais sauveur pour les Hébreux. Ici cet ange, c’est Jésus lui-même, qui apporte le salut à l’homme sans espoir.

Le miracle survient au cours d’une fête dont Jean ne nous donne pas le nom, mais il y a tout lieu de penser qu’il s’agit de la Pâque. En tout cas, la guérison, opérée un jour de sabbat, va donner lieu à une discussion rabbinique entre les Juifs et Jésus.

 

-Discours sur l’œuvre du Fils (vv. 16-47)

Les juifs reprochent à Jésus de profaner le sabbat. Jésus réplique qu’en cela il fait comme son Père,  qui œuvre le jour du sabbat tout comme les autres jours, puisqu’il continue ce jour-là de gouverner le monde. Jésus, en faisant le miracle le jour du sabbat et en comparant cette violation du sabbat à l’activité de son Père, ne pouvait manquer d’évoquer dans l’esprit des théologiens juifs l’identité de sa propre activité et de celle de Dieu. 

Ainsi le discours se trouve situé très formellement sur le plan de l’identité d’action du Père et du Fils, qui prouve leur identité de « nature ».

-Conclusion, vv. 39-47 : Jésus est le centre des Ecritures de l’Ancien Testament et le but vers lequel elles convergent. Si les juifs savaient les lire, ils seraient amenés à croire en Jésus en reconnaissant en lui « le prophète comme Moïse » promis dans le deutéronome, le nouveau Moïse. Mais, parce qu’ils ne croient pas, ils se verront condamnés par ce Moïse même en qui ils mettent leur espérance.

 

I.1.2 La Pâque du Pain de vie (6,1-71)

Jn 6 est lui aussi rempli de thèmes évocateurs de la première Pâque et de l’Exode : le thème du pain donné (la manne), le thème du breuvage (l’eau jaillie du rocher), le thème du désert, celui de la traversée de la mer « à pieds secs » au milieu de la nuit et dans une ambiance de peur des disciples, les récriminations contre Jésus et même l’abandon de certains disciples (incrédulité, infidélité et trahison caractéristiques de la génération du désert), la figure de Moïse « libérateur et nourricier »…

Le discours de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm (vv. 22-66) vise à donner aux auditeurs la juste interprétation du signe : l’instauration d’une Pâque nouvelle et d’un Exode nouveau dont il est lui, le principal protagoniste en tant qu’Agneau pascal véritable, Nouveau Moïse, Rocher Nouveau, Véritable Manne… C’est pourquoi il était important de signaler, comme l’a fait Jean, que la scène se passe lors de la Pâque (v.4) : c’est bien « lors de la Pâque, la fête des Juifs », que Jésus instituera l’Eucharistie, Repas de la Pâque nouvelle et éternelle, encore que Jean ne le dise pas ; mais nous le savons par les Synoptiques. Dans son discours, Jésus montre qu’il est Pain et qu’il nourrit, non seulement par son corps et son sang mais encore par sa parole. Nourriture de l’esprit, Il est donc aussi objet de foi (6, 64).

A partir du double miracle qui se prolonge par le discours, on ne peut manquer de relever le parallèle frappant entre Jn 6 et Mt 14, 13-29. 16, 15-29

Jn. 6                                                          

 

Mt. 14                    

5-14      

multiplication des pains

13-21

 

(ce sont les mêmes chiffres)

 

15-21

Jésus marche  sur  les  eaux

22-32

67-69

confession  de  Pierre                     

16, 15-29

 

 

(à Césarée)                                             

 

-Le  miracle de la multiplication des pains (vv. 1-15), repris ici par Jean au bénéfice de sa propre catéchèse, vise à montrer l’aveuglement des Juifs. Ceux-ci n’y voient qu’un miracle messianique, tout au plus, et ils l’interprètent en fonction du messianisme temporel, qui est le leur (vv. 14-15), alors que dans le contexte de la catéchèse johannique, c’est une « œuvre », qui devrait les conduire à l’idée de l’union de Jésus avec le Père.

- Le miracle de la marche  sur  les  eaux (vv. 16-21) quant à lui, prépare en quelque sorte la confession de foi de Pierre faite au nom de ses compagnons (vv. 66-71) . Du moins, le « ego eimi » de Jn 6, 20 consonne avec le « tu es le Saint de Dieu » de 6, 69.        

 

I.2 La fête des Tentes : Jésus se révèle comme la Vie et la Lumière des hommes (7,1— 10,21) 

 

« Or, la fête juive des tentes était proche » (7,2)

Quelle est cette fête que Jean signale comme cadre de l’auto-révélation de Jésus en tant que Vie et Lumière des hommes ?

 La fête des tentes ou plutôt des huttes de branchage, des cabanes, était au temps de Jésus « la fête », « la fête de YHWH ». Un proverbe juif affirmait que « celui qui n’a pas vu cette fête ne sait pas ce qu’est la joie ». C’était la fête de la fin des récoltes, après les vendanges. Il s’agissait de se réjouir pendant une semaine pour les dons de YHWH et de lui demander la pluie pour les récoltes de l’année suivante. Les huttes de branchage, semblables à celles qu’on construisait dans les vignes au moment des récoltes, rappelaient un peu les huttes de branches que les Hébreux avaient construites autrefois au désert, au temps de la misère. Le contraste entre les huttes du désert et les huttes de la fête des récoltes invitait à la reconnaissance envers le Dieu de l’Alliance qui avait donné aux Hébreux les terres de canaan. 

C’est seulement lorsque se calment les esprits surchauffés par la guérison du paralytique de Bethzatha, inacceptable provocation aux yeux des juifs, c’est seulement alors que Jésus revient à Jérusalem. Les discussions  populaires suscitées par sa renommée vont lui donner l’occasion de proposer à tout le peuple un enseignement dans lequel il se révèle comme celui qui accomplit le sens de la fête des Tentes.

La fête des Tentes était le cadre d’une liturgie où le symbolisme de l’eau et de la lumière était frappant. Une procession quotidienne partait de la piscine de Siloé apportait de l’eau au temple pour la libation, et la cour des femmes était éclairée d’immenses torches[1]. L’acte le plus important de cette fête consistait à offrir à Dieu une corbeille pleine de fruits récoltés (cf. Dt 26,2).

La fête juive des tabernacles célébrait donc les dons de Dieu à Israël. Or, le meilleur de ces dons, plus précieux que le lait et le miel, supérieur à la lumière du soleil et à l’eau des sources et fontaines, c’est la Torah, la Loi, véritable source vivifiante et lumière d’Israël. Car tous les autres bienfaits lui viennent par elle.

Dans les vv. 14-36 du ch. 7, Jésus, dans son enseignement, prétend apporter aux hommes un bien supérieur à la loi, une vie et une sagesse meilleures que celles qu’elle leur a apportées. S’appuyant sur la Loi, il s’efforce de convaincre ses auditeurs et adversaires que Moïse lui-même, par qui est venue la Loi, témoigne pour lui, de même que les prophètes dont JB, le dernier en date est le prototype.

Les vv. 37-53 rapportent le sommet de l’enseignement de Jésus au cours des deux derniers jours de la fête où le symbolisme de l’eau et de la lumière est le plus parlant pour les foules qui se rassemblent. S’adressant à ces foules assoiffées de la justice que donne la Loi, Jésus crie la nouvelle : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et que boive celui qui croit en moi » (vv. 37-38). Il promet ainsi, à tous, l’eau vive qu’il proposait à la samaritaine. Puis il s’applique la parole du prophète Zacharie « De son sein couleront des fleuves d’eau vive. » Allusion à l’Esprit qui est la source de sa justice à lui Jésus, et qui sera de même la source de vie, de lumière, de sainteté pour les croyants quand l’Heure aura sonné. Les réactions des auditeurs sont mélangées même si l’incrédulité et l’hostilité (surtout des chefs du peuple) l’emportent sur l’accueil et la foi de quelques-uns. Cependant, grâce aux procédés rabbiniques dont il use avec dextérité, Jésus confond ceux qui le rejettent et démontre que ce faisant, ils s’opposent à la Loi de l’Alliance et deviennent adultères, réduits au rang d’adorateurs de leurs idées et de leur sagesse tout humaines.

Jn 7,53−8,11 relate l’épisode de la femme adultère. L’évangéliste établit ainsi un parallèle entre la femme coupable d’un adultère somme toute banal et les juifs, les adversaires de Jésus, coupables d’un plus grave adultère envers YHWH. Les vrais adultères, ce sont ceux qui sont infidèles à la Loi de l’Alliance. En rejetant Jésus, en refusant d’entrer dans la nouvelle Alliance qu’il propose, en manquant de foi, les juifs commettent le plus grand péché d’adultère qu’il soit possible de commettre. Ils se font ainsi dépasser par les collecteurs d’impôts et les prostituées (cf. Mt 21,31) qu’ils sont prompts à juger et à condamner.

La portion des vv. 12-53 du ch. 8 est dominée par l’idée de jugement. Jésus, en réalité, ne juge ni ne condamne personne. C’est chacun qui, par la décision qu’il prend face à la lumière (il déclare sans ambages « je suis la lumière du monde » cf. 8,12), se juge et encourt ou non la condamnation. La lumière éclaire et vivifie ceux qui la reçoivent, elle les fait marcher dans la liberté et en fait des fils de Dieu ; en revanche, elle aveugle ceux qui la rejettent, ils trébuchent à chaque pas et ils s’en vont périr dans les ténèbres du péché qui est le pire des esclavages. Dans un ton indigné face à leur obstination et à leur dessein homicide, Jésus finit par déclarer à ses adversaires : « vous mourrez dans votre péché » (8,21.24). L’opposition qui ne cesse de monter contre lui signifie que la passion se profile à l’horizon. Jésus l’évoque en parlant de « l’élévation » du Fils de l’homme (8,28). Cette perspective ne l’empêche pas d’affirmer de plus en plus explicitement son identité divine. Il se sert pour cela des mots mystérieux « Je suis » (8,28.58) que ses adversaires comprennent fort bien : Il se fait Dieu ; l’allusion à Ex 3,14 et Is 43,10.13 est à peine voilée.

La guérison de l’aveugle-né et les discussions qui s’ensuivent : Jn 9−10,21

9, 1-12 : Cet aveugle représente l’ensemble des juifs aveugles de naissance. La circoncision est leur vraie naissance dans le peuple de Dieu ; elle les conduira à un attachement exclusif à la loi. Cette surévaluation de la loi de Moïse les a rendus inattentifs à Jésus, le don de Dieu. La circoncision a fait de beaucoup de juifs de véritables aveugles de naissance, parce qu’elle s’est arrêtée à la chair et n’a pas atteint l’esprit et le cœur. L’œuvre que Jésus accomplit en guérissant l’aveugle est le signe qu’il est celui qui porte la Loi de la circoncision à son plein accomplissement. Son enseignement, s’il est reçu, va opérer la circoncision intérieure que la Loi mosaïque ne pouvait réaliser. Le bain d’eau à la piscine de Siloé (l’envoyé) accompagnée de la parole d’autorité de Jésus, le  véritable envoyé, symbolise le baptême nouveau, administré dans l’eau et l’Esprit, et qui seul peut délivrer l’homme de la cécité spirituelle. Ainsi, en envoyant l’aveugle à la piscine de Siloé, Jésus montre le lien absolu qui existe entre la découverte de la vérité entière sur sa personne et la purification du cœur. On ne peut voir l’intimité de Jésus avec le Père, dans l’Esprit, avec des yeux souillés par le péché. Seul un cœur purifié par l’eau du baptême de l’envoyé peut devenir voyant.

Les vv. 13-41 décrivent  le parcours qu’a effectué l’aveugle avant de « voir » le Fils de l’homme pour aussitôt se prosterner devant lui (vv. 35-37). Se prosterner devant celui qu’il considère comme son maître est pour cet homme le point de départ d’une nouvelle vie. Quant aux pharisiens qui méconnaissent Jésus et le rejettent (en excommuniant le miraculé), ils restent dans leur aveuglement et leur péché demeure (v.41). Encore une fois, la lumière illumine les cœurs droits, mais elle aveugle les incrédules (v. 39)

En 10,1-21, le discours de Jésus se sert de comparaisons diverses, celles du berger et de la porte, pour dénoncer et démasquer cet aveuglement des chefs juifs pour qui l’enseignement de la Torah, loin d’être un service de la vie, est devenu un simple gagne-pain et une promotion. L’arrière-fond du discours est constitué des oracles du prophète Ezéchiel (cf. Ez 34,11-16 ; 23). Parce qu’ils sont fermés à son langage qui est celui de Dieu, Jésus traite les maîtres d’Israël d’« étrangers » ; ils se prétendent bergers, mais les brebis leur importent peu et ils ne sont donc que « voleurs, brigands, mercenaires ». Familiers du langage de la Loi, ils se révèlent incapables de comprendre celui de Dieu. Or, l’un ne saurait contredire l’autre, car tous les deux sont en définitive de Dieu. Comme le prophète Ezéchiel, Jésus conclue que les brebis sont retirées aux mauvais bergers. Mais là où, selon le prophète, Dieu prendrait lui-même en charge le soin du troupeau, Jésus s’attribue la prérogative. Il se déclare le propriétaire du troupeau, affirmant de nouveau son identité divine.

Et le troupeau qui est le sien déborde les frontières d’Israël : tous les hommes sont invités à jouir de sa sollicitude pastorale.

 

I.3 La fête de la Dédicace (10,22-39) + (10,40-42)

 

Le discours prononcé lors de la fête de la Dédicace sous le portique de Salomon prolonge le thème du pasteur et de ses brebis avant de revenir à celui des œuvres quand les juifs, exaspérés par la déclaration de son unité avec le Père qu’ils considèrent comme blasphématoire, veulent lapider Jésus. Alors, dans le « plaidoyer rabbinique » de Jésus apparaît une auto-définition en lien avec la fête qu’on célébrait alors, la Dédicace. Une signification nouvelle se trouve, par là même, donnée à la fête.

Et d’abord, qu’était cette fête ?

La fête de la Dédicace, célébrée annuellement, commémorait l’anniversaire de la purification et de la consécration du Temple (et notamment de sa partie centrale, l’Autel) en -165 par Judas Maccabée après les profanations d’Antiochus Epiphane (cf. 1M 4,36-59 ; 2M 10,1-8). Elle avait beaucoup de similitudes avec la fête des Tentes à laquelle elle empruntait son cérémonial (cf. 2M 1,9 ; 10,6).

En se présentant comme « celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde » (10,36), Jésus se substitue au Temple et à l’Autel. Il est le Nouveau Temple et le Nouvel Autel de la Nouvelle Alliance. La fête juive de la Dédicace cède désormais la place à l’accueil dans la foi de celui qui est l’unique lieu de rencontre entre Dieu et son peuple, le seul par qui l’offrande des hommes peut être sanctifiée et donc agréée par Dieu (cf le signe de la purification du Temple :Jn 2,13-22)

Les vv. 40-41 (qui forment inclusion avec 1,28) présentent Jésus traversant le Jourdain où tout avait commencé avec le témoignage rendu par JB. Tout ce que Jésus venait de dire et de faire confirmait ce témoignage du Précurseur. Le baptême dans l’eau et l’Esprit était initié.

 

 

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