II. Restauration de la vérité sur la mort et la vie : 11—12,36 :

 

Nous avons déjà noté la progression dramatique qui caractérise le récit évangélique de Jean. Avec les ch. 11 et 12, « l’action est arrivée à son apogée » (Harrington). En ressuscitant Lazare de Béthanie, son ami, Jésus a signé son arrêt de mort. Ce dernier signe est en effet celui qui décide les autorités juives à décréter sa mise à mort. Dès lors, virtuellement condamné, Jésus n’est plus qu’en sursis. Cependant, dominant la perspective de sa mort de toute la hauteur de son être divin, Jésus va poursuivre et parachever son œuvre de révélation de la vérité. C’est précisément sur la réalité de la mort –réalité ô combien angoissante et aliénante pour l’homme, le juif comme le grec- que va porter cette ultime révélation. Ainsi,  Jn 11,1−12,36 peut se résumer en trois formules-clés : 1) vaincre la mort ou le signe de la résurrection de Lazare ; 2) vivre sa mort ou l’épisode de l’onction de Béthanie ; 3) mourir sa vie ou la parabole du grain de blé qu’on dépose en terre, promesse d’une abondante moisson.

 

II.1 Restauration de la vérité sur la mort et la vie pour ‘les juifs d’abord’ (11,1−12,11)

 

Cet ensemble se divise en deux parties d’inégale longueur :

 

II.1.1 La résurrection de Lazare : les préliminaires et les conséquences : 11,1-57

 

Cette première partie se subdivise en 4 épisodes :

-Avant l’arrivée de Jésus à Béthanie : l’entretien avec les disciples (11,1-16)

Dans l’entretien qu’il a avec ses disciples en apprenant la nouvelle de la maladie de Lazare, Jésus éclaire le mystère de la mort. Il la présente d’abord comme un moment de ténèbres, une sombre nuit où les hommes trébuchent. Il dissipe cette ténèbre en se présentant en particulier aux disciples comme la lumière (v.9). Face à la mort, c’est avec lui qu’il faut rester, lui qu’il faut regarder, imiter pour trouver la force de tenir. Jésus démythifie ensuite la mort en la considérant comme un sommeil qui prépare un réveil pour une vie nouvelle. Elle est donc un passage nécessaire, un chemin qu’on peut parcourir avec joie dès lors que Jésus est présent. C’est cela qui explique que Jésus trouve un motif de se réjouir dans le fait que Lazare ait emprunté ce chemin. Avec lui, le chemin de la mort ne sera pas sans issue pour l’homme de Béthanie, lequel deviendra le symbole de la victoire de Jésus sur la mort, pour lui-même et pour tous ses amis. Pour lui, mourir, c’est entrer dans la vie ; les douleurs de la mort ne sont que douleurs d’un enfantement (cf Rm). Ainsi, la peur de la mort est déjà conjurée dans l’esprit des disciples ; la mort cesse d’être une réalité obsédante et aliénante (cf Hb). Jésus devra revenir de nouveau sur cette révélation pour l’enraciner solidement dans le cœur des siens.

-Quand Jésus arrive à Béthanie : l’entretien avec les sœurs de Lazare (11,17-33)

En prenant courageusement la route pour Béthanie, les apôtres de Jésus s’engagent avec lui sur un chemin qui les conduit à la nuit de la foi.

Cette foi, expression de leur confiance en la puissance du cœur de Jésus est ce qui caractérise les deux sœurs de Lazare, Marthe et Marie.

Dans l’entretien avec l’une et l’autre, Jésus aide les deux femmes à épanouir leur foi en allant jusqu’à espérer qu’avec lui la victoire sur la mort est immédiatement possible, contrairement à ce que tous croient.

Jésus révèle à ses deux amies et avec elles à tous des disciples qu’il n’est pas seulement celui qui reçoit une fois ou l’autre de son père le pouvoir de ressusciter et d’épanouir la vie (on pense à la résurrection de la fille de Jaïre, du fils unique de la veuve de Naïm que Jean n’ignore pas même s’il ne les mentionne pas) ; il est celui dont la vie est de ressusciter et de vivifier. Il est venu pour cela. La foi de Marthe atteint alors un sommet qui rend possible l’impossible, car « tout est possible pour celui qui croit.»

Le bouleversement de Marie devant le mystère de la mort et des souffrances qu’elle entraîne est l’occasion pour Jésus de révéler un aspect de son combat victorieux contre la mort. Il ne nie pas et ne minimise pas la mort. Il ne l’affronte pas en stoïcien imperturbable qui essaie de ne rien ressentir. S’étant fait semblable aux hommes en toute chose, il partage leur sentiment d’horreur devant ce fléau. Mais il porte cette infirmité commune aux hommes dans une confiance au Père qui va jusqu’à l’héroïsme. Le secret de la victoire pour Jésus, c’est de ne pas rester sur la peine et le trouble que cause la mort ; il sait que cela n’est qu’une fantasmagorie du démon pour générer la peur et le désespoir qui paralysent. Jésus passe par-dessus cette tentation et se met aux affaires de son Père en vue  de remplir sa mission de résurrection. Ainsi fera-t-il quand l’heure sera venue pour lui de passer…

-Jésus parvient au tombeau : la résurrection de Lazare (11,34-44)

Au cœur de ce passage qui est lui-même le point focal de tout l’épisode se situe l’attitude de Jésus avant l’opération du miracle : il se met en prière. Et cette prière, il la fait, dit-il, à l’intention de ceux qui l’entourent, pour leur faire découvrir une vérité essentielle : Dieu Seul peut vaincre la mort. Ce que Jésus va faire, il ne le fera pas de lui-même (il ne le veut ni ne le peut), c’est le Père qui opérera en lui et par lui. L’autorité de Jésus sur les puissances de la mort lui a été donnée par le Père « afin que tous honorent le fils comme ils honorent le Père » (Jn 5). Si la confiance de Jésus en son Père est le secret de son autorité, cela confirme l’idée que la foi en Dieu, qui rend l’homme solidaire des vues de Dieu et participant à sa puissance, est ce qui rend le croyant vainqueur de la mort. Jésus veut que la résurrection de Lazare soit pour tous les témoins, une étape décisive sur la route de la foi.

-La mort de Jésus est décidée : la conséquence du signe (11,45-54)

Le grand allié de la mort en l’homme, c’est le péché. L’attitude des autorités juives qui décident la mort de Jésus sous le prétexte de garantir ainsi la sécurité de la nation, révèle que ce péché allié de la mort prend souvent la forme de la jalousie. « C’est par la jalousie du démon que la mort est entrée dans le monde ; ils en font l’expérience, ceux qui se rangent dans son camp » (Sg 2, 24).

La révélation qui est faite à travers le récit de la sombre conspiration des juifs, c’est que Dieu ne permettrait pas le mal s’il ne pouvait en tirer un plus grand bien. La réflexion de l’évangéliste dans les vv.51-53 éclaire l’ensemble du passage en montrant comment les desseins de mort des hommes sont convertis en chemin de vie par la sagesse et la puissance de Dieu à l’œuvre en Jésus. La mort est vaincue sur son propre terrain.

 

II.1.2 L’onction de Jésus par Marie de Béthanie : 12,1-11

Le v. 54 du ch.11 montre que Jésus a pleinement conscience de ce qui se trame contre lui et en tire calmement les conséquences. Il se retire comme s’il commençait ainsi à « vivre sa mort ». Il a déjà accepté cette mort. Son retour à Béthanie lui donne l’occasion de jouer jusqu’au bout cette énigme du « vivre sa mort » en acceptant que lui soit appliqué ce qu’il considère comme le rite de son ensevelissement : l’onction d’huile parfumée.

Avec la mention expresse de la pâque, allusion à la propre pâque de Jésus (son passage de ce monde au Père), les traits saillants de la scène sont d’une part le scandale commun aux disciples en face de la prodigalité de Marie, occasion pour Jésus de leur révéler le prix de sa mort, inappréciable en vertu de l’amour qui la motive et du fruit qu’elle va porter ; d’autre part, le fait que le Sanhédrin décide de faire mourir aussi Lazare suggère l’idée que tout disciple de Jésus est comme lui, un « mort en sursis », continuellement livré à la mort à cause de son engagement pour la vie. Mais l’ultime conviction est que la vie triomphera.

 

II.2 Restauration de la vérité sur la mort et la vie pour ‘les Grecs (c’est-à-dire toute l’humanité) ensuite’ (12,12-36)

 

L’entrée solennelle de Jésus à Jérusalem est l’expression symbolique de son triomphe sur la mort. En pénétrant publiquement dans la ville, Jésus sait qu’il s’est jeté dans la gueule du lion : les chefs, depuis longtemps aux aguets, n’ont plus qu’à le cueillir. Mais s’il entre en roi, humble mais vainqueur, c’est parce qu’il est assuré de sa victoire dont le trophée est constitué, en ses prémices, par ces grecs qui viennent à lui. Ils veulent le « voir », c’est-à-dire, en langage johannique, qu’ils sont prêts à croire en lui.

Ces gentils évoquent dans l’esprit de Jésus la vision de l’humanité entière attirée à lui par sa glorification. Son Heure est enfin venue, l’heure où il va « mourir sa vie », c’est-à-dire la donner librement pour ses brebis, celles d’Israël et celles d’ailleurs.

C’est pour lui l’occasion d’une dernière révélation sur le mystère de la mort et de la vie : pour tout homme, c’est la vérité : ce n’est qu’en se dé-saisissant consciemment, librement de sa vie qu’on la préserve. On ne vainc la mort qu’en l’affrontant lucidement. La mort n’est le chemin de l’échec que si elle est subie ; au contraire, si elle est acceptée (non pas recherchée), elle devient chemin de glorification, c’est-à-dire de fécondité.

 

Conclusion : 12,37-50

 

Dans cette conclusion, l’évangéliste dresse pour les lecteurs comme le bilan de tout l’enseignement public de Jésus et de l’accueil que le monde lui a fait. Tout au long de cette première partie, il s’est montré préoccupé par l’insuccès évident qu’a rencontré la prédication de Jésus auprès des juifs.

Dans les vv. 37-43, il tente une explication de ce mystère de l’incrédulité du peuple en recourant par deux fois à des citations du prophète Isaïe (cf. Is 6,9s ; 53,1). Ce mystère de l’iniquité lui apparaît en dernier ressort s’expliquer par l’injustice humaine. Les hommes sont donc responsables (cf  15,18-25 et aussi Rm 1—3).

Dans les vv. 44-50, Jean reprend les idées maîtresses de l’enseignement de Jésus. Mais au lieu de les exprimer lui-même, il les remet dans la bouche de Jésus, faisant ainsi que le maître résume lui-même son enseignement. C’est là un procédé littéraire familier aux écrivains de l’antiquité (cf. aussi Jn 3,25-30 et Mc 1,14-15 ; Ac 2,40). Ce discours conclusif de Jésus est hors contextes. « Il constitue pour tout homme un appel à la foi et un avertissement solennel » (Les Evangiles)



[1] R. BROWN, Que sait-on du Nouveau Testament ?, 390

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