DEUXIEME PARTIE : LE VERBE ACCOMPLIT SA MISSION : JESUS INSTAURE UNE NOUVELLE ECONOMIE DU SALUT PAR SES DERNIERES OEUVRES : LE DON DE SON ESPRIT (SON TESTAMENT) ET LE DON DE SA VIE (13,1—20,10)

 

 

I. La dernière cène et les discours de testament : don de l’héritage : (13−17)

 

I.1 Les événements de la dernière cène : Jésus laisse aux siens un exemple et un esprit de service : 13,1-30

 

-L’annonce solennelle : 13,1

En plus de la solennité du ton, l’élément notable ici est l’emploi par Jean, selon son habitude, de l’expression à double sens (eis telos) qu’on a coutume de traduire par jusqu’au bout. BOUYER explique : Elle peut signifier jusqu’à la perfection ou jusqu’à la fin, et l’évangéliste entend certainement la prendre dans l’une et l’autre acceptions[1]. Comme on (Loisy) l’a dit, « c’est le comble de l’amour au terme de l’existence ».

 

-Le signe du lavement des pieds : 13,2-11

Le geste de Jésus est décrit par Jean avec une solennité voulue : « sachant que le Père avait tout remis entre ses mains et qu’il était venu de Dieu et retournait à Dieu… » ; tout cela afin qu’éclate le contraste entre cette toute-puissance de Jésus et le geste d’esclave auquel le maître va se livrer. Comme pour beaucoup d’autres gestes-énigmes (2, 22 ; 12, 16), ce geste, dont Jésus fait pour les disciples la condition sine qua non d’union à sa personne et à son destin (la croix cf Ph 2, mais aussi la gloire), ne sera pas compris immédiatement d’eux. Il ne le sera pleinement qu’après la résurrection et le don de l’Esprit (7, 39 ; 14, 26 ; 16, 13).

Le récit du dernier repas du Christ et des siens a une forte tonalité eucharistique, même si, à la différence de st Paul et des synoptiques, Jn ne rapporte pas l’institution de l’Eucharistie. Comme le note fort justement BOUYER, les sentiments dans lesquels les premiers chrétiens célébraient le repas du Seigneur trouvent ici leur modèle[2]. 

Jean souligne le caractère hautement symbolique du geste de Jésus. Jésus « dépose » et « reprend » ses vêtements exactement comme le bon berger « dépose » sa vie pour ses brebis et la « reprend » ensuite. Jean emploie, sans doute intentionnellement, les mêmes verbes grecs tithêmi et lambâno (cf 10,18 et 13,4.12).

-L’explication du signe : 13,12-20

Jésus donne lui-même (vv. 12-17) la signification de son geste : c’est une leçon d’humilité qu’il a voulu donner à ses disciples pour corriger le mauvais esprit qu’avait révélé leur discussion pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand (cf Lc 22, 24-27).

Le geste de Jésus apparaît comme un commentaire vivant des paroles qu’il avait dites : Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude (Mt 20,28). Dans ce sens et en lien avec le geste de déposer et de reprendre le vêtement, le lavement des pieds suggère jusqu’où peut conduire le service, jusqu’au don de la vie, expression du suprême amour de celui qui aima les siens jusqu’au bout (Jn 13, 1 cf  1Jn 3, 16 ; 4, 10).

L. BOUYER synthétise pour nous la section sur le lavement des pieds en écrivant :

En nous rapportant avec tant de détails le lavement des pieds, saint Jean nous a transmis d’une façon imagée les éléments caractéristiques de sa notion de l’Eucharistie : c’est-à-dire avant tout le développement parfait de l’idée de communion. Par cet acte, en effet, le Christ enseigne expressément à puiser dans son propre amour, fait d’un absolu dévouement trouvant sa gloire dans l’humiliation, un amour mutuel semblable. Le terme des discours qui suivront sera la réalisation entre les disciples et le Christ d’une unité d’amour analogue à celle qui existe entre le Père et le Fils, entraînant leur amour des uns pour les autres[3]

 

-L’annonce de la trahison de Judas : 13, 21-30

On trouve ici un matériel parallèle au matériel synoptique (cf Mt 26, 20-25 et //).

Parmi les éléments qui méritent une attention particulière, on retiendra la mention du disciple bien-aimé mis en contraste avec Pierre comme il le sera encore en Jn 21 ; le fait que pour Jn (comme pour Lc), Judas est l’instrument de Satan ; la proclamation de la messianité de Jésus à travers les mots …afin que vous croyiez que c’est moi sous-entendu « celui qui doit venir » (cf Mt 11, 3) ; enfin, l’énonciation du commandement nouveau comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres, ce que R. BROWN commente : En fait, il y a nouveauté non parce que l’AT aurait manqué d’amour, mais parce que cet amour comporte désormais deux modalités (chrétiennes) particulières : il doit être qualifié et modelé sur la manière dont Jésus manifesta son amour pour ses disciples en mourant et en ressuscitant pour eux…il doit être étendu à tous les frères chrétiens[4], disons même plus : à tout homme !

 

 

I.2 Le 1er Entretien (qui eut lieu dans le cénacle) : 13,31−14,31

-13,31-38 : le don du commandement nouveau

 

Le discours s’ouvre par une proclamation solennelle (13, 31-32). Les verbes sont au passé : la victoire est déjà acquise, comme en 16, 33. Le traître est sorti, il ne reste plus avec Jésus que ses amis, son affection à leur égard peut se donner libre cours : « Mes petits enfants, je n’en ai plus pour longtemps à être parmi vous… » (v. 33). Les paroles qu’il leur adresse, ils les avaient déjà dites aux Juifs, mais elles prennent maintenant un tout autre sens. Comme les Juifs, les Apôtres le chercheront, mais ce sera par amour, non pour le faire mourir (cf. 8, 21). Qu’ils reportent donc les uns sur les autres ces amours qu’ils lui portent ; qu’ils s’aiment comme lui-même les a aimés. Ce sera le signe distinctif d’appartenance au Christ : « A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à cet amour que vous aurez les uns pour les autres » (v. 35).

 

-14,1-6 : le don du chemin

Les disciples ne doivent pas se troubler à l’idée de la séparation d’avec le maître, car ce n’est pas pour jouir d’une Gloire solitaire que le Christ quitte les siens, c’est, bien au contraire, pour les amener à partager sa Gloire[5]. 

Le retour du Christ dont il est question est celle du dernier jour, mais aussi de sa rencontre avec les disciples présents après sa résurrection et avec les disciples de tous les temps par la foi …

En leur disant qu’ils connaissent le chemin pour le rejoindre dans sa Gloire, Jésus ne se contredit pas comme le pense Thomas ; certes, par eux-mêmes, les disciples en sont incapables, mais Jésus se fait justement chemin pour eux : voilà une révélation qu’il leur faut croire : grâce à lui, ils accéderont au Père.

 

-14,7-14 : le don de la connaissance du Père

La réponse de Jésus à Philippe montre que ses paroles à Thomas ne sont pas à prendre métaphoriquement, mais littéralement : qui le voit, voit le Père. La présence mutuelle du Père et du Fils l’un en l’autre est la conséquence et le fruit de l’incarnation du Verbe. Par le Fils, le Père parle et agit ; de même par l’Esprit, le Fils parlera et agira.

 

-14,15-31 : le don de la promesse du Paraclet et de la paix

Le Fils dit les paroles du Père et accomplit ses œuvres parce qu’il aime le Père ; de même, seul le disciple qui aime Jésus peut recevoir son Esprit en lui. Le titre de Paraclètos donné à l’Esprit exprime bien sa stature d’être personnel. Cet Esprit, quoique autre, prolonge cependant la présence de Jésus qui ne cessera pas de se manifester au disciple qui l’aime. Dans ces versets apparaissent clairement nommées toutes les personnes de la Sainte Trinité.

Le fruit de l’envoi de l’Esprit, le Paraclet, sera la paix, cette paix et cette sérénité que les disciples constatent chez le maître malgré l’extrême gravité de l’heure.

 

I.3 Le 2ème Entretien (en un lieu non précisé) : 15,1−16,33

 

Où a eu lieu cet entretien qui se distingue du précédent sur 3 points :

 

1) Il y a changement de lieu, si l’on en croit la fin du chapitre 14 (cf 14,31) ; 2) il y a passage du dialogue au monologue ; 3) si les thèmes de l’entretien demeurent sensiblement les mêmes, il y a cependant un approfondissement notable.

L’entretien a-t-il eu lieu pendant qu’ils étaient en route vers le jardin de l’arrestation ? Ou bien sous un des portiques du Temple au cours d’une dernière halte sur le chemin ?

C’est l’avis de L. BOUYER qui argue que l’allégorie de la vigne corrobore cette hypothèse, Jésus ayant sous les yeux, lorsqu’il la développe, le pied de vigne qui étalait ses branchages au fronton du Temple de Jérusalem, rappelant à tous que Israël est la vigne de Dieu !

 

-15,1-10 : l’allégorie de la vigne, l’appel des disciples à « demeurer » dans le Christ.

Entre Jésus et les disciples, le type de relation que suggère l’allégorie de la vigne  n’est pas une communion quelconque, mais une véritable intégration, une assimilation. BOUYER écrit, à juste titre, que Jésus entend ici se déclarer, non seulement uni aux siens, mais un avec eux : il ne s’agit plus dans le « je suis la vraie vigne » de deux éléments complémentaires, mais d’une seule personne divine prolongeant son incarnation à partir de la tige qui est l’homme Jésus jusque dans les branches, l’unité vivante du tout formant, selon la magnifique parole de st Augustin, le Christ total, chef et membres[6].

Une double affirmation est faite sur les sarments : 1) ils sont voués à la stérilité sans l’union organique au cep (cf 6,53) ; 2) les sarments attachés au cep mais stériles quand même sont arrachés et brûlés (la foi, oui, mais pas sans les œuvres !).

 

 

 

 

-15,11-17 : le fruit doux de cette solidarité : le partage de la joie dans l’amour vécu

Le premier don que recevront les disciples avec la venue du Paraclet est le don de la paix ; le second sera la joie. Ces deux mots, paix et joie, reviennent constamment dans les écrits des premiers chrétiens et c’est leur union qui est ce que l’esprit chrétien a de plus caractéristique. On a remarqué que dans les salutations de l’antiquité les Juifs se souhaitaient la paix et les Grecs la joie. Le christianisme a réuni les deux en faisant d’un simple souhait formel une bénédiction effective ; car, de même que la paix, la joie dont il s’agit n’est plus « comme le monde la donne », c’est la joie du Christ. Cette joie se trouve dans l’amour, dans l’amour dont on aime, né de l’amour dont on est aimé du Christ et engendrant l’amour dans les autres[7]

Le sens profond de l’union du commandement d’amour et de la joie qui en découle est admirablement exprimé par cette parole du Christ, inconnue des évangiles, que rapporte st Paul : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (cf Ac 20,36).

 

-15,18−16,4a : le fruit amer de la solidarité entre Jésus et les siens : le partage de la haine du monde

Si la solidarité du Christ et des siens est telle qu’on ne peut l’aimer sans les aimer, elle entraîne une contrepartie que nous avions déjà indiquée à propos de Lazare dont la tête fut mise à prix à cause de Jésus qui l’avait ressuscité des morts.

Il y a un antagonisme, une hostilité irréductible entre le Christ et le monde conçu, au sens johannique, comme cette réalité qui préfère les ténèbres à la lumière. Ce monde du milieu duquel les disciples ont été choisis mais auquel ils n’appartiennent plus -puisqu’ils ont cru en la lumière, les rejettera comme il a rejeté le Christ. Cette haine du monde devrait confirmer les disciples dans la pensée qu’ils sont sauvés, arrachés au monde…lequel, en les persécutant au nom de Dieu étale son idolâtrie radicale puisque le Dieu qu’il sert n’est pas le vrai Dieu.

 

-16,4b-24 : le Paraclet et le passage de la tristesse à la joie

L’idée de la séparation prochaine obnubile les disciples et les maintient dans la tristesse. Ils ne parviennent pas à y voir un chemin vers la glorification de Jésus et donc vers la joie. Le Paraclet que Jésus promet et dont la venue est conditionnée par son départ, aura pour rôle de leur faire faire ce lien et ce passage.

 

-16,25-33 : le Paraclet et l’accès à la vérité entière

Un des rôles du Paraclet sera de dissiper les doutes et les incertitudes des disciples  et de les convaincre d’une chose essentielle : l’amour et la sollicitude du Père pour eux. C’est la révélation de cette vérité qui les fera tenir devant les obstacles du monde et leur permettra de communier sans faiblir aux épreuves du Christ pour être associés à sa gloire. La première demande de la prière qu’il adresse au Père vise l’obtention de cette gloire. « Jésus, écrit BOUYER, commence son office sacerdotal d’intercesseur, selon sa promesse (cf 14,16), dès cet instant où il consomme, l’heure en étant venue, son amour pour les siens. C’est ce qui a fait donner à la grande oraison qui précède immédiatement la Passion et couronne le dernier entretien le nom de Prière sacerdotale[8].

 

I.4 La « Prière Sacerdotale » (David Chytraeus, XVI°s) : 17

 

Cette prière est un exemple de prière et un élément de son testament spirituel de Jésus. Le chapitre peut être divisé en 3 sections :

 

-17,1-8 : la demande de la gloire

Cette section joint la passion et la glorification, la première étant le moyen ou plutôt le lieu de la seconde. C’est en donnant sa vie que Jésus glorifie le Père et en sera à son tour glorifié grâce à la résurrection qui lui rendra cette même vie.  La mention des disciples prépare la section suivante : ces disciples qui ont cru sont un don du Père à Jésus qui les lui remet maintenant qu’il doit les quitter.

-17,9-19 : l’intercession pour les disciples présents

-17,20-26 : l’intercession pour les disciples futurs

Ces deux sections insistent sur le thème de l’unité, non plus entre Jésus et les disciples (comme c’est le cas dans l’allégorie de la vigne), mais des disciples entre eux. Le désir profond de Jésus est que les siens soient préservés du mal, qu’ils s’attachent à la vérité et en définitive rendus participants de l’unité de vie qui existe entre le Père et le Fils. C’est ce dont témoignent des formules telles que : « consacre-les par la vérité… » (17, 17) et « que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi… » (17, 21)

Conscient d’avoir déjà accompli son œuvre (17, 14) puisqu’il accepte pleinement la volonté du Père, Jésus est prêt à l’accomplir jusqu’au bout en entrant dans sa passion.



[1] L. BOUYER, Le quatrième évangile, 190

[2] L. BOUYER, Le quatrième évangile, 191

[3] Ibid.

[4] R. BROWN, Que sait-on du Nouveau Testament ?, 394

[5] L. BOUYER, Le quatrième évangile, 195

[6] L. BOUYER, Le quatrième évangile, 204

[7] Ibid., 206

[8] L. BOUYER, Le quatrième évangile, 213

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