LES SEPTENAIRES DE LA DEUXIEME PARTIE DE L’APOCALYPSE

(Ap 6–22,5)

 

Remarques préliminaires

         Dans l’étude de ces ensembles textuels regroupant plusieurs chapitres du livre, il ne faut jamais perdre de vue certains éléments qui fonctionnent aussi comme des clés de lecture :

         - être attentif au procédé des emboîtements

         Un épisode s’achève en annonçant un autre, ce qui fait rebondir sans cesse l’attente du lecteur. Il faut attendre le dernier septénaire pour avoir un septième terme réel.

         - ne pas additionner les différents septénaires 

         Ces septénaires ne sont pas autant d’étapes historiques successives : ils présentent tous la même révélation sous un éclairage à chaque fois différent.

         En revanche, ils sont chacun une allégorie de l’histoire spirituelle de l’humanité avant le Christ (CORSINI) ou mieux, jusqu’au Christ. Cette histoire, il me semble, est présentée comme ayant quatre moments principaux : 1) L’humanité à son origine ; 2) ce qu’elle devient après la faute ou la corruption consécutive au péché : la proie de Satan, un lieu de prolifération du mal sous toutes ses formes avec pour corollaire le triomphe des impies et la souffrance des justes ; 3) ce qu’elle sera  après le jugement du monde, une fois rachetée par le Christ : la cité de Dieu où l’activité principale est la louange divine célébrée dans des liturgies solennelles ; 4) ce en quoi consiste le mystère de la rédemption ou la manifestation des jugements de Dieu : l’incarnation et l’œuvre pascale de Jésus Christ.

         Tous les septénaires ne comportent pas ces quatre moments, car chacun a un point de vue dominant sur l’économie du salut, et ce point de vue peut privilégier l’un des moments jusqu’à provoquer une éclipse de quelqu’un des trois autres : dans les septénaires 2 et 4, on ne trouve pas le moment 1 de la grille et au septénaire 5 manque le moment 2 ; de plus, l’ordre dans lequel ils apparaissent peut varier d’un septénaire à l’autre. Cependant, cette grille de lecture ne manque pas d’intérêt et c’est en l’appliquant à chaque ensemble textuel qu’on pourra en tester la pertinence.

 

A- LES  SEPT  SCEAUX  (Ap 6,1–8,5)

         La rupture des sceaux par l’Agneau déclenche la réalisation du plan divin sur l’univers.  L’accomplissement de ces desseins de Dieu est présenté comme correspondant à l’aspiration de la création tout en la transcendant. Ainsi, la rupture des quatre premiers sceaux s’accompagne du cri de l’un des quatre vivants disposés autour du trône, appelant d’un vigoureux « viens ! » le cheval qui apparaît et dont l’action se déroule sur terre ; la rupture des trois derniers sceaux transporte le lecteur ailleurs pour assister à l’exécution du plan divin sous un aspect différent et inattendu.

Ce premier septénaire est  une vue panoramique de l’économie du salut et récapitule de ce fait l’histoire dans son entièreté. En effet, nous voyons l’humanité passer de l’état idéal originel fait d’innocence et de sainteté (symbolisé par la couleur blanche du cheval et les attributs du cavalier du premier sceau) à un état final où elle reçoit de nouveau ce don de l’innocence (la robe blanche des élus) en étant faite participante à la victoire de l’Agneau immolé (les palmes à la main).

Entre temps, il lui faut traverser le cours d’une histoire tant profane que religieuse marquée par les conséquences du péché que subit la création entière : la violence et la guerre (cheval rouge et cavalier du second sceau), l’absence et le manque sous toutes ses formes (cheval noir et cavalier du troisième sceau), en définitive la mort aussi bien physique que spirituelle (cheval verdâtre et cavalier du quatrième sceau). Cette histoire est aussi le cadre du témoignage des saints, ceux qui restent fidèles à l’ordre initial voulu par Dieu et dont certains sont morts victimes de leur fidélité à la loi divine. L’histoire les concerne eux aussi et l’auteur de l’Apocalypse s’intéresse à leur sort (vision des âmes des martyrs après la rupture du cinquième sceau).

Si leur cause semble perdue en raison de l’apparent silence de Dieu, en réalité, celui-ci est à l’œuvre dès cet âge pour leur assurer une revanche par la condamnation du mal sous toutes ses formes, notamment l’idolâtrie (vision de la chute des astres après la rupture du sixième sceau) et par le don d’un triomphe qui dépasse toute espérance (intermède de la vision jumelée des 144 000 élus et de la foule innombrable des sauvés). C’est alors la clôture de l’histoire humaine qui touche à son terme avec la mort et la résurrection du Christ, l’Agneau immolé, et l’instauration d’un ordre nouveau (épisode du silence au ciel après la rupture du septième sceau).

 

B- LES SEPT TROMPETTES (Ap 8, 6–11,19)

         Dans ce septénaire, la révélation se focalise sur le malheur de l’humanité déchue et cela dans une perspective génétique : comment tout cela a-t-il commencé ? Le visionnaire apprend que le malheur de l’humanité a commencé du jour où Satan est tombé du ciel sur la terre, suivi de ses compagnons. Depuis ce jour-là, la création, dont l’homme est le centre, se trouve en butte à toutes sortes de malheurs dont le déferlement est favorisé par la complicité d’une partie de l’humanité qui a opté pour le mal et ne veut pas y renoncer. Heureusement, une autre partie, proportionnellement plus petite en nombre a fait le choix du bien. C’est afin que grandisse ce petit nombre de fidèles que Dieu a suscité des témoins (singulièrement, il s’agit du peuple d’Israël en ce qu’il comporte de meilleur, le culte, la loi et la prophétie). Ces témoins ont pour mission, par la prédication et la vie, de convaincre les hommes de se repentir (ce qui ne va pas sans tourment pour eux).

         C’est déjà par égard pour ce petit nombre de fidèles que Dieu préserve la création de l’anéantissement (seulement 1/3 des éléments et de l’humanité est atteint par le déferlement du mal). Alors viendra la fin quand retentira dans le ciel l’annonce que le royaume du monde est passé à notre Seigneur et à son Christ (Ap 11,15). Ce passage (cette pâque !) consiste dans l’alliance nouvelle scellée dans le sacrifice de l’Agneau de Dieu (cf Ap 11,19), récapitulation et accomplissement de l’exode d’Egypte et de l’alliance du Sinaï dont les différents évènements ont servi de « maquette » ou de scénario pour la présentation du septénaire des trompettes.

 

C- LES SEPT SIGNES (Ap 12,1–15,8)

         Toujours dans la perspective d’une lecture génétique de la situation de déchéance que vit l’humanité, ce septénaire précise que Satan est tombé du ciel sur la terre suite à sa révolte contre Dieu et à sa défaite dans le combat qui l’a opposé aux anges fidèles à Dieu. Depuis lors, il s’efforce d’entraîner l’humanité à sa suite, et cela tant par la violence que par la ruse. Celle-ci, privée de ses privilèges originels telle une femme à qui on a arraché son fils unique, n’est cependant pas abandonnée par Dieu.

         Malgré la perversité qui la gangrène du fait de cette partie d’elle qui pactise avec Satan (notamment dans les deux secteurs privilégiés de la réalisation humaine que sont la politique et la religion), elle est promise à un avenir de bonheur (quelle bonne nouvelle !), après que Dieu aura jugé le monde en y détruisant tous les éléments fauteurs de mal. Ce jugement coïncide avec la pâque nouvelle de l’agneau de Dieu, le nouveau Moïse dont le premier Moïse et toutes les institutions qu’il mit en place au désert n’étaient que la figure.

 

 

 

D- LES SEPT COUPES (Ap 16,1–19,10)

         Ce septénaire constitue un « gros plan » sur le jugement exercé par Dieu sur l’humanité corrompue. Ce jugement, comme dans l’ensemble de la Bible, comporte un double aspect : un aspect négatif de châtiment et de destruction atteignant tous les suppôts de Satan pour finir par éliminer Satan lui-même ; un aspect positif de rédemption et de récompense pour les fidèles de Dieu.

         En fait, notre septénaire s’en tient presque exclusivement au premier aspect du jugement divin qu’il développe en en montrant toutes les implications historiques. Le deuxième n’est qu’esquissé (seul le cantique des habitants des cieux en est l’écho cf Ap 19, 1-8), il sera développé plus largement dans le septénaire suivant, celui des visions. L’élément inamissible demeure, cependant, le rôle du Christ dont le sacrifice (le témoignage) qui met fin à l’ancienne économie, est au cœur de la réalisation des desseins divins.

 

E- LES SEPT VISIONS (Ap 19,11–22,5)

         Ce dernier septénaire reprend et complète le précédent. Sa perspective est également celle du jugement exercé par Dieu sur l’humanité. Les deux aspects du jugement sont présents. Mais, à l’inverse de ce qui se passe dans le septénaire des coupes, c’est l’aspect positif qui est privilégié. L’élimination de Satan commencée par celle de ses suppôts s’achève maintenant. Alors s’achève aussi la création nouvelle esquissée dès le commencement : on voit réapparaître le cheval et le cavalier blancs, symbole de l’humanité déchue mais promise à la victoire et de fait rachetée par l’incarnation du Verbe de Dieu.

         L’histoire humaine commencée d’après la Bible dans un jardin s’achève dans une ville potagère. Ce nouveau paradis est la synthèse du verger des origines et de tous les acquis techniques (la ville en est le symbole) dont s’est enrichie l’humanité au cours de sa longue histoire tourmentée. Happy end ! Il ne s’agit pas d’un roman de science fiction, cependant, et l’auteur de l’Apocalypse le rappelle à propos : « Ces paroles sont certaines et vraies…Heureux celui qui garde les paroles de la prophétie de ce livre » (Ap 21,6)

 

Ce sens global des septénaires étant établi, nous pouvons maintenant nous attaquer aux détails du texte qui méritent une attention particulière du fait qu’ils ont suscité ou suscitent encore des discussions parmi les exégètes. Cet aspect de notre étude du texte ne figurera peut-être pas dans le syllabus. Les étudiants devront alors se contenter des notes qu’ils prendront eux-mêmes pendant les cours magistraux.

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