Second entretien

        Nous avons pu admirer combien Dieu est amour, don de soi, communion.

        Nous avons pu nous enthousiasmer pour notre vocation à la participation à sa vie d’amour, pour son invitation à devenir nous-mêmes Amour à son image.

        Oui, nous sommes faits pour aimer et pour être aimés pleinement et totalement. C’est là notre grande vocation.

        Et pourtant, depuis notre entrée en retraite, nous avons été préoccupés si souvent par des expériences, des évènements qui vont à l’opposé de ce que nous venons de contempler.

        Que de luttes, que de drames, que d’injustices au cœur de notre monde !

        L’innocent n’a peut être jamais été aussi menacé, exploité, méprisé, abusé, écrasé, torturé,  déplacé, exclu !

        Comme il fait froid dans ce monde des armes, dans ce monde de guerre, dans ce monde où l’économie et le profit sont la mesure de tout !

        Dans notre monde devenu comme un grand village où tous les événements nous sont rendus présents presque à l’instant même, jamais nous n’avons souffert de tant de solitude !

        Que de haine, de trahisons, d’infidélités qui blessent, qui divisent, qui déchirent, qui tuent…

Que de femmes et d’hommes bafoués, blessés défigurés…la drogue, la prostitution, l’exploitation des enfants,  l’exclusion sous toutes ses formes !

Et ce climat général que l’on respire partout…

        La méfiance, la non confiance en l’autre, la corruption généralisée et         banalisée...

        La peur, la peur de l’autre…la peur de parler, la peur d’agir, la peur qui paralyse, qui rend complice..

        La lutte pour être en avant, pour être premier,  pour dominer…

Et puis en moi-même, cette habitude qui petit à petit s'est insinuée dans toute ma vie, dans ce quelle comporte de plus beau, de plus grand de plus sacré... cette habitude de l’Évangile qui lui a fait perdre tout son goût, toute sa saveur...

Et puis, cette espèce de tiédeur qui a pu  petit à petit se glisser en moi……ces compromissions avec l’esprit du monde dans ce qu’il a de moins bon.

        Ce repliement progressif sur moi-même qui me rend insensible, indifférent à ce que vit ma sœur, mon frère… « Du moment que je m'en tire, peu importe pour les autres...»

        Cette dureté dans mes jugements sans appel…ce rejet de l'autre, cette condamnation de ma sœur, de mon frère...

        Ces paroles, ces silences qui blessent, qui humilient, qui accusent, qui culpabilisent…

        Tout cela fait partie aussi de la réalité, de ma réalité qu’il me faut regarder avec les yeux de la foi, avec ses yeux à Lui…

        Mais alors ce grand projet de Dieu sur le monde, sur nous-mêmes, ne serait-ce qu’un rêve que nourrissent encore quelques idéalistes ?

        Le mal au cœur de notre monde aurait-il eu raison définitivement de Dieu ?

Oui, nous avons tous cette terrible liberté d'ignorer notre vocation fondamentale,  de refuser l’Amour de Dieu.

        Parce que Dieu est et n’est qu’Amour dans sa forme la plus pure, il nous laisse libre car l’Amour vrai ne peut s’imposer. Le respect de l’autre est le cœur de l’Amour vrai.

        Dieu désire notre amour. Il aspire ardemment à ce que son Amour soit accueilli et il souhaite ardemment faire de notre cœur sa demeure mais il ne nous forcera jamais.

        « Voici que je me tiens à la porte et que je frappe. » Apoc 3,20.

        La forme la plus fondamentale du péché, c’est de vouloir créer son propre bonheur indépendamment de Dieu, hors de Dieu, indépendamment des autres, se faire son propre Centre…alors qu’on ne peut vraiment vivre son accomplissement ultime sans le recevoir de Dieu.

        Mais, en nous quelque chose résiste, s’oppose à l'accueil, à la disponibilité…C'est le fameux « Vous serez comme des dieux ».

        Nous voulons être autonomes, indépendants. Nous sommes comme allergiques à toute dépendance. Nous voulons contrôler nous-mêmes notre vie, en être le maître absolu.

        Rappelons-nous ce pharisien qui refuse de se laisser aimer par Dieu… Il est son propre salut ! Il n'a besoin de personne.

        « Moi, j’ai fais ceci et cela et encore cette autre chose…»

        Le péché le plus radical est de se blinder contre cet amour unique que Dieu nous porte, celui de rester sourd à son invitation à accueillir son amour et à nous laisser transformer en amour.

        D’où l’égarement fondamental : nous restons à la superficie de la réalité, aux apparences. Nous  ne n'ouvrons plus à ce qui est au-delà.

        Ne laissant plus Dieu être le fondement de mon être…mais voulant être moi-même mon Dieu, je m’autodétruis. Je deviens étranger à moi-même…mes relations avec les autres se détériorent. La communauté se désagrège…les tensions puis les divisions puis les oppositions  surgissent.

        Le monde extérieur, les autres  deviennent une menace, un rival. D’où je suis sur la défensive. Je deviens agressif.

        Quand Dieu est marginalisé, mis à la périphérie dans notre vie, nous perdons notre identité de fils. Nous  ne sommes plus capables d’avoir d’authentiques relations avec les autres.

        Dans le récit du premier péché, dès que la relation à Dieu est troublée, la relation mutuelle entre Adam et Ève l’est aussi.

        Lorsque je refuse à Dieu la première place, je deviens prisonnier, enfermé

dans ma forteresse.

        Pour communiquer en vérité les uns avec les autres, nous avons besoin de regarder Dieu comme notre source commune, comme notre Père. Lorsque je me sais aimé, je peux m’ouvrir aux autres sans appréhension.

        Quand il n’y a en moi que moi et qui veut être le patron, les autres deviennent une menace pour moi…et ma relation devient superficielle, faussée. Alors, on se camoufle, on porte des masques.

        Un aspect fondamental du péché est de rendre impossible une relation complète, authentique avec les autres.

        On ne s’ouvre pas, on ne se donne pas. On ne se renonce pas pour l’autre. On ne se perd pas pour l’autre.

        Mais on se sert de l’autre; on l’utilise à ses fins.

        Et alors on développe une langue acérée, mordante, sarcastique qui tient les autres à distance…on  ne peut plus communiquer en vérité avec les autres.

        Par le péché, je chosifie les autres.

        Tout péché nuit aussi à mon prochain, même celui que je commets dans le secret de mon cœur, blesse les autres.

        François Mauriac écrit en vérité que le jour où je ne brûlerai plus d’amour, les autres mourront de froid.

        Nous nous sommes remis entre les mains du Seigneur pour le service de Son Royaume. C’est l’occasion de nous demander si  le Seigneur remplit réellement nos vies ?

        Est-il toujours notre grand amour ou est-il devenu au fil des années un amour parmi tant d’autres ?

        Il est possible de vivre l’Évangile de manière telle qu’il n’attire pas le monde; c’est trop ordinaire, trop médiocre pour exciter leur enthousiasme ou leur intérêt.  Notre vie a-t-elle toujours ce pouvoir de séduction autour de nous ? Et je pense aussi à notre vie de fraternité, est-ce qu’elle attire ?

        Pour la prière

        Demandons la grâce que nous soit révélée l’absurdité du péché, le péché du monde, l’atmosphère de péché dans lequel nous vivons, notre propre péché, toute sa malice et aussi tout le mal qui peut en découler.

        Pour nous aider, nous pouvons prendre le texte de Ez16, qui décrit l’histoire symbolique d’Israël.

        Vv 1-14 : La tendresse de Dieu se penche sur Israël pour le faire vivre, faire alliance avec lui et lui donner une beauté incomparable…

        Vv 15-34 : Israël a oublié tout cet amour pour se retourner sur lui-même et pour pactiser avec les puissances du mal.

        Vv 35-58 : Le châtiment qui en découle.

        Vv 59-63 : « mais je me souviendrai de mon alliance avec toi  ».

 

        On peut prendre aussi Osée 11,1-9 ou Jr2,1-9

        Ou encore Ap2-3.

        D’un côté, je vois comment le monde, comment moi nous avons agi avec indifférence et même avec mépris face à l’Amour de Dieu.

        D’un autre, voyons comment Dieu n’a cessé de m’aimer…je m’arrête à cet Amour miséricordieux, plein de patience et de tendresse.

 

Textes de la Parole de Dieu pour l'avant-midi de cette seconde journée

Gn1 – 2. ; Ps 104, 105, 135, 136. Sg1,13-15; 2,23; Sir 42,15-43,33; Jb38, 1 – 42,6.

Jn1, 1-14; Jn3, 16-17; Eph 1, 3-14; 1 Pi 1,3-5; Rm8, 31-39; Mt 5-8; 1Jn3,1-2; 1Jn4, 7+; Gal4,1-7.

 

Texte pour prolonger la prière…

« La vie s’est manifestée…» La vie intime de Dieu s’est révélée en se communiquant. Voulant caractériser d’un mot cette vie ardente, Jean écrit : « Dieu est Amour » 1 Jn4,8 et 16. Là est « le cœur véritable et unique du christianisme et de son message. »[1] Cette violence d’amour, cette sortie de Dieu de Lui-même pour se communiquer à sa créature est la plus invraisemblable des vérités et, en même temps, la plus centrale, la plus fondamentale. Le Dieu vivant dans son mystère de vie, vient réellement à nous, en nous, en plein dans nos existences finies de créatures. Il s’unit à nous. Plus justement : il nous unit à lui, il nous introduit dans son mystère; il nous fait communier à sa vie intime : « Notre communion, écrit Jean, est avec le Père et son fils Jésus-Christ. » (1Jn1, 3 ) »[2]

 

Pour la prière de demain matin

Cet après-midi, nous avons demandé au Seigneur cette grande grâce de nous révéler le sens du péché du monde, de nous laisser impressionner intérieurement par sa puissance de destruction et de connaître aussi notre propre péché qui se manifeste par cette indifférence, ce refus orgueilleux d’accueillir en soi l’Amour dans sa source, ce refus de recevoir son être de fils bien-aimé, cette suffisance qui me fait me voir supérieur aux autres et qui me fait me faire servir par les autres.

Comme il m’est important de recevoir cette grâce de lumière qui est cette connaissance du péché et de mon péché…L’expérience peut être terrible…Il peut être très pénible de réaliser combien l’égoïsme est enraciné en nous…et l’égoïsme, c’est la stérilité,  c’est la mort…Demandons la grâce d’être conduit jusque là.

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Derrière cette expérience intérieure du mal de mon péché, ce que nous cherchons en vérité c’est la connaissance de la puissance du pardon extraordinaire de Dieu, i.e. la connaissance de ce qu’il y a de plus profond en Dieu, le don suprême, le par – don, la perfection du don. Par ou Per…signifie « à fond », «jusqu’au bout».

En disant que Dieu  est puissance infinie de pardon, on a tout dit.

Mais le pardon, ce n’est pas un coup d’éponge, une lessive, c’est une recréation de ce que nous avons décréé.

Nous cherchons à connaître ce qu’il y a de plus profond en Dieu. En Dieu, il y a quelque chose qui est au-delà de l’Amour, quelque chose qui est l’Amour même mais en sa plus totale gratuité.

L’Amour qui est Dieu…et Dieu n’est qu’Amour... manifeste sa profondeur ultime dans le pardon qui est puissance de recréation.

Mais nous ne pouvons vraiment connaître la profondeur du pardon de Dieu sans d’abord nous reconnaître pécheurs.

 Depuis le tout début de notre rencontre avec Dieu, nous cherchons à nous approcher du cœur, de la source même de notre existence, l’Amour tout-puissant de notre Dieu.

Nous cherchons à nous laisser brûler à jamais par cet Amour, à nous laisser embraser par lui.

S’il nous était donné  un jour de saisir que notre vraie vie, c’est de nous laisser envahir par l’Amour !

« Si tu savais le Don de Dieu et qui est celui qui te dit : < Donne-moi à boire >, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive. » Jn 4, 10.

Demain matin, contemplons jusqu’où va l’amour de Dieu pour nous, cet amour-miséricorde-tendresse  de Dieu pour le monde, pour son peuple, pour chacun de nous.

Petit à petit, dans l'histoire d'Israël, Dieu va manifester à son peuple devant ses infidélités un comportement si différent de celui qu’on serait porté à attendre.

Nous avons peut-être prié le si beau texte d’Ézéchiel 16 cet après-midi.  Rappelons-nous la finale tout à fait inattendue.

« Mais moi, je me souviendrai de mon alliance avec toi au temps de ta jeunesse et j’établirai en ta faveur une alliance éternelle…C’est moi qui rétablirai mon alliance avec toi ». Ez 16, 60-62.

Des siècles plus tôt, Osée avait laissé apparaître ce Dieu tout autre.

« Comment t’abandonnerais-je, Ephraïm, te livrerais-je, Israël ? Mon cœur en moi est bouleversé. Toutes mes entrailles frémissent. Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère. Car je suis Dieu et non pas homme. Au milieu de toi, je suis le Saint. » Os 11, 8-9.

Comme elles sont saisissantes l’attitude et les paroles de Yahwé face à Israël qui a trahi l’alliance et qui s’est tourné vers les idoles.

« C’est pourquoi je vais la séduire.

Je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur.

Je te fiancerai à moi pour toujours. Je te fiancerai dans la justice et le droit, dans la tendresse et la miséricorde; je te fiancerai à moi dans la fidélité et tu connaîtras Yahvé. 

Et Yahvé me dit :

< Va de nouveau, aime une femme qui en aime un autre et commet l’adultère, aime comme Yahvé aime les enfants d’Israël, alors qu’ils se tournent vers d’autres dieux. » Os 2, 16 – 3,1.

Quelles sont puissantes ces paroles d’Ézéchiel prononcées en terre d’exil !

« J’aurai soin moi-même de mon troupeau et je m’en occuperai.

Comme un pasteur s’occupe de son troupeau, quand il est au milieu de ses brebis éparpillées, je m’occuperai de mes brebis.

Je les retirerai de tous les lieux où elles furent dispersées, aux jours de nuées et de ténèbres.

Je leur ferai quitter les pays où ils sont. Je les ressemblerai des pays étrangers et je les ramènerai sur leur sol…» Ez 34, 11-16.

Suite à ce temps des promesses, survient Jésus.

Jean le Baptiste l’avait imaginé comme celui qui viendrait établir la justice. Rappelons-nous cette scène décrite par Matthieu :

« Engeance de vipères, qui vous a suggéré d’échapper à la colère prochaine ? Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres; tout arbre donc qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu.

Celui qui vient derrière moi est plus fort que moi. Il tient en sa main la pelle à vanner et va nettoyer son aire; il recueillera son blé dans le grenier; quant aux bales, il les consumera au feu qui ne s’éteint pas. »  Mt 3,1-12.

Et Jésus se présente. Nous découvrons un Jésus humble, bon, très bon, plein de tendresse pour chacun.

 

Jésus vient nous retrouver au fond de notre refus de recevoir l’Amour du Père. Il vient nous retrouver dans notre solitude et notre égoïsme profond pour nous inviter à l’accueillir de nouveau…C’est toujours lui qui fait les premiers pas…

Il invite ses frères et sœurs à laisser leur suffisance, leurs petites sécurités. Il les invite à dépasser leur conception étroite de Dieu et de leurs relations à Lui et aux autres…et à accueillir la grande nouvelle du Royaume.

Cette grande nouvelle, c’est celle de cette générosité surabondante du Cœur de son Père qui vient retrouver chacun de ses enfants dispersés pour les inviter au banquet du Royaume.

Regardons ce matin Jésus manifester dans ses gestes, ses attitudes, ses paroles le Pardon infini de son Père. Laissons-nous toucher

Il présente le sens de sa venue en ces termes :

« C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices. En effet, je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs. » Mt 9,13.

Le rédacteur du 4ème évangile commentera le sens de sa venue en ces mots :

« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils Unique afin que quiconque croit en Lui ne se perde pas mais ait la Vie éternelle.

Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par Lui. » Jn 3, 16-17.

On ne cesse de le retrouver au milieu des pécheurs, de ceux et celles que la Loi déclarait impurs, alors que la tradition le lui interdisait.

Marc écrit après l’appel adressé à Lévi.

« Alors qu’il était à table dans sa maison, beaucoup de publicains et de pécheurs se trouvaient à table avec Jésus et ses disciples. Car il y en avait beaucoup qui le suivaient. » Mc 2,15.

Reprenons l’évangile. Combien de fois, on le voit partager leur table, leur prêter attention, engager avec eux un dialogue empreint de bonté et de délicatesse.

Pensez à la pécheresse pardonnée de Luc 7,36. Quelle est touchante cette scène...une scène de conversion et de pardon devant un pharisien qui ne comprend rien...

« Si je te déclare Simon que ses péchés si nombreux ont été pardonnés, c’est parce qu'elle a montré beaucoup d'amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre       peu d'amour. Et il dit à la femme, tes péchés ont été pardonnés. » Mc 7,47

Pensez à la Samaritaine en Jn4.

Où sont donc les grandes condamnations annoncées par Jean le Baptiste ?

Prêtons attention aux multiples signes qu’il fait.

Il redonne la lumière aux aveugles en Mt 20, 29-34.

Il guérit les lépreux en Mc 1,40-45.

Il libère du Prince des Ténèbres en Mc 5,1-20.

Il rend la vie à la fille de Jaïre en Mc 5, 21-43.

Jésus attire à Lui toute la misère humaine, physique, morale, spirituelle.

Jésus la partage cette misère en étant témoin de pleins de mesquineries au milieu de ses disciples.

Jésus va retrouver ceux qui sont envahis par les ténèbres. Il va débusquer les idoles au milieu de son peuple. Il va se confronter à la volonté de puissance et de domination. Il va prendre sur lui la haine, les divisions, les oppressions.

C’est à travers ses paraboles qu’il dévoile toute la profondeur de la miséricorde de Dieu son Père pour tous ses enfants.

Pensez à la brebis perdue, l’enfant prodigue…de Luc 15.

Quelle révélation du cœur de Dieu dans ces paraboles....

 

Pour la prière,

Je vous invite à contempler la visite de Jésus à Zachée en Luc 19,1 à 10.

Je vous invite à demander cet avant-midi au Seigneur la grâce de nous révéler toute la profondeur de l’amour-miséricorde-tendresse de Dieu pour le monde, pour nous-mêmes, pour moi.

Prenons le temps de bien voir la scène, de regarder les personnages, d’entendre le dialogue.

Qui est ce Zachée ? Un personnage important dans cette petite ville frontière qu’est Jéricho. Un officiel de haut rang du service des contributions, un homme riche.      

Il n’a qu’une chose en tête : voir par lui-même quel genre de personnage pouvait bien être Jésus.

Il veut voir de ses yeux ce jeune rabbi qui a accueilli un collecteur d’impôt dans son entourage…car ces publicains étaient considérés comme des traîtres à la patrie…on ne frayait pas avec eux.

Ce rabbi devait être bien différent et il éprouvait un grand désir de le rencontrer.

Zachée se sait méprisé de ses frères mais intérieurement, il est aussi mal

à l’aise avec lui-même. Il se sait avide de profits et pour arriver à ses fins, il est parfois cruel. Traître à sa patrie, il en est aussi détesté. Zachée est complice d’une structure qu’il contribue à perpétuer.

Il se fiche du quand dira-t-on et grimpe dans un arbre au-dessus de la foule pour voir Jésus.

Et voilà l’inattendu !

Jésus se comporte comme si Zachée était une de ses vieilles connaissances, comme s’ils étaient de bons amis depuis toujours.

De fait, c’est pour eux qu’il est venu. Mt 9, 13.

On voit partout dans l’évangile une relation surprenante entre Jésus et les pécheurs.

D’ailleurs son nom est « Jésus ».

« C’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés ». Mt 1, 21.

Jésus guérit les malades qu’on lui amène. Mais pour les pécheurs, il prend l’initiative d’aller vers eux.

« Descends ! lui dit-il. »

Et Jésus, sans se préoccuper des réactions de la foule, se rend à sa maison. Une fois rendu, pas de morale…mais il lui témoigne une confiance et un amour sans limite.

« En Jésus, Dieu a manifesté sa bonté et sa tendresse pour les hommes. »Ti  3,4.

C’est là ce que Zachée n’avait plus connu depuis des années…l’accueil inconditionnel, l’amitié, l’amour…plus de condamnation !

Mais un  amour empreint d’affection fraternelle, un respect de ce qu’il y a de plus beau en lui, un respect aussi de sa souffrance...car Zachée souffrait de son mal.

Et alors la conversion profonde se réalise non plus sous la pression de la contrainte mais sous l’effet de son acceptation inconditionnelle, d’une surabondance d’amour.

Dès que nous laissons le Seigneur pénétrer chez nous, derrière la façade et jusque dans notre cœur, nous pouvons être certains que quelque chose va changer.

Sa conversion est encore superficielle, imparfaite. Il est l’acteur principal. Il ne voit pas les torts profonds.

Mais Jésus accepte ce que Zachée offre.

Dieu est à l’œuvre en cet homme et le salut est arrivé pour cette maison.

Zachée a fait l’expérience d’une nouvelle naissance. Et Dieu veut uniquement pardonner et célébrer cette vie nouvelle.

Quel mystère d’amour que son pardon. Même avant que nous ne lui demandions, il pardonne promptement avec une délicatesse infinie.

Laissons le Seigneur s'inviter chez nous demain matin. Nous connaissons nos pauvretés, nos fragilités, nos péchés. Il nous connait si bien.

C'est chez moi qu'il veut être reçu car Il m'aime pour moi-même tel que je suis.

Malgré mes compromissions, mes ingratitudes, mon indifférence parfois, lui veut me retrouver. Il connait mes souffrances, mes combats, mes hésitations, mes doutes...il veut tellement m'en libérer

Il prend l'initiative de venir réchauffer, redonner à mon amour pour Lui toute sa beauté et sa force.

Prions les uns pour les autres particulièrement en cette journée…prions pour chacune de nos fraternités qui peuvent connaître des souffrances à cause de notre mal.

 

Terminons par un colloque intime avec Jésus.

Texte pour poursuivre la réflexion sur la Parabole de l'enfant prodigue

        « Quand je laisse tout cela descendre en moi, je vois comment l'histoire du Père et de ses fils perdus me dit très fortement que ce n'est pas moi qui ai choisi Dieu mais que c'est Dieu qui m'a choisi le premier. C'est là le grand mystère de notre foi. Nous ne choisissons pas Dieu, c'est Dieu qui nous choisit. De toute éternité, nous sommes cachés « à l'ombre de sa main et gravés dans sa paume » Is 49, 2-16. Avant même qu'aucun être humain ne nous touche, Dieu « nous forme en secret » et « nous façonne» dans les profondeurs de la terre, et avant même qu'un autre décide pour nous, Dieu « nous tisse dans le sein de notre mère » Ps 139, 13 et 15. Dieu nous aime avant qu'aucun être humain nous donne le moindre signe d'amour. Dieu nous aime d'un amour « premier », un amour illimité, inconditionnnel, il veut que nous soyons ses enfants bien-aimés et nous demande d'aimer comme lui nous aime.

        Pendant la majeure partie de ma vie, j'ai lutté pour trouver Dieu pour le connaître, pour L'aimer. J'ai essayé très fort de suivre les directives de la vie spirituelle – prier sans cesse, travailler pour les autres, lire l'Écriture – et d'éviter les tentations nombreuses de me disperser. J'ai échoué plusieurs fois, mais j'ai toujours essayé de nouveau, même quand j'étais proche du désespoir.

        Maintenant, je me demande si j'ai suffisamment réalisé que pendant tout ce temps, Dieu essayait de me trouver, de me connaître et de m'aimer. La question n'est pas « Comment vais-je trouver Dieu? » mais « comment vais-je me laisser trouver par Dieu ? ». La question n'est pas « comment vais-je connaître Dieu ? » mais « comment vais-je me laisser connaître par Dieu ? » Et finalement la question n'est pas « Comment vais-je aimer Dieu ? » mais « comment vais-je me laisser aimer par Dieu ? ». Dieu me voit au loin, essayant de me trouver avec un grand désir de me ramener à la maison. Dans les trois paraboles que Jésus raconte quand on lui demande pourquoi il mange avec les pécheurs, l'accent est mis sur l'initiative de Dieu. Dieu est le berger qui part à la recherche de la brebis perdue. Dieu est la femme qui allume une lampe, balaie toute la maison et cherche partout pour trouver la pièce d'argent qu'elle a perdue, jusqu'à ce qu'elle la trouve. Dieu est le père qui veille et attend ses enfants, court au-devant d'eux, les embrasse, parlemente avec eux et les supplie de rentrer à la maison.

        Cela peut paraître étrange mais Dieu veut me trouver tout autant sinon plus que je veux le trouver. Oui Dieu a autant besoin de moi que j'ai besoin de Lui. Dieu n'est pas le patriarche qui reste à la maison sans bouger et qui attend que ses enfants viennent à Lui, s'excusent de leur conduite désordonnée implorent le pardon et promettent de s'amender. Au contraire, il quitte la maison et oubliant sa dignité il court au-devant d'eux, ne fait nulle attention aux excuses et aux promesses de changement et les amène à une table richement garnie pour eux.

        Je commence maintenant à voir combien le caractère de mon cheminement spirituel va changer radicalement le jour où je ne verrai plus Dieu comme celui qui se cache et qui rend si difficile ma recherche, alors qu'au contraire, c'est lui qui me cherche et c'est moi qui me cache. Quand je regarde mon être perdu avec les yeux de Dieu et que je découvre la joie de Dieu à cause de mon retour à la maison, alors  ma vie peut devenir moins angoissée et plus confiante.

        Est-ce que ce ne serait pas merveilleux d'accroitre la joie de Dieu en laissant Dieu me trouver et m'amener à la maison, pour fêter mon retour avec les anges?

        Ne serait-ce pas encore plus merveilleux de faire sourire Dieu en lui donnant la chance de me trouver et de m'aimer avec prodigalité ? De telles questions soulèvent un enjeu réel : celui de l'image que j'ai de moi-même. Puis-je accepter que je vaille la peine d'être cherché ? Est-ce que je crois qu'il y a un désir réel en Dieu d'être simplement avec moi ?

                        Le retour de l'enfant prodigue, Nouwen, p.131-132.



[1] K. Rahner, Expériences d’un théologien catholique, traduit par R. Mengus, Cariscript, Paris, 1983, p.21-22.

[2] Leclerc Eloi, Chemin de contemplation, DdeB 1995, p. 122.

 

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